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Billet avec le mot-clef ‘illusion’

Il n’est pas bon que l’homme soit seul (surtout au printemps)

Je suis un peu (beaucoup) en colère contre l’homme de la Lune. Disons qu’il est dur à suivre. Peut-être parce qu’il parle toujours de ses plans à la première personne du pluriel. « Aujourd’hui, on va faire des corrections. » Et qu’il raconte les choses comme si j’étais dans sa tête. Il m’a déjà lancé qu’il trouvait que les hommes gais étaient vraiment narcissiques. Je crois que c’est de lui qu’il devait parler. Quand on se téléphone et que je lui demande comment ça va, il saute sur la question comme la misère sur le pauvre monde. Il me raconte en détail ses péripéties de la semaine. Je suis content d’entendre ses histoires. Je le trouve intéressant, articulé, passionné. Mais, après trente minutes où il n’a pas pensé à demander une seule fois « et toi ? », il y a sur la ligne comme un petit malaise.

Je suis en train de feuilleter un livre de pop-psycho-nouvel-âge qui dit que le monde qui nous entoure est notre miroir. Ce qui nous saute aux yeux c’est en réalité ce que l’on est. « Si quelque chose ne vous plaît pas dans votre vie, prenez-en, au moins pour un instant, l’entière responsabilité et demandez-vous pourquoi vous l’avez créé ainsi. » Pour le moment, je n’ai pas de réponses.

J’ai toujours eu un faible pour les originaux, les torturés. Je me fie à Shakespeare quand il déclare : « the course of true love never did run smooth ». Le « true love » étant bien sûr un objectif (louable) à atteindre. Oui, au début, je l’avoue, ça m’arrangeait qu’il soit très occupé et que l’on s’apprivoise tout doucement. L’autonomie affective et l’indépendance sont des trucs que je dois améliorer. Et puis cette complicité qui s’installait au compte-gouttes, c’était comme une suite de défis et de micro-victoires. Mais je commence à comprendre que ça ne changera peut-être jamais. Une fois, je lui ai demandé : « serre-moi ». J’ai eu un peu l’impression de le brusquer. Il s’est exécuté, timidement. Quand on fait l’amour (baise), il reste aussi insondable. Pendant la semaine, je pense souvent à lui, j’ai toujours plein de choses à lui raconter. C’est un peu comme de prendre une douche froide hebdomadaire que de réaliser que ça ne l’intéresse absolument pas. Rien de ma vie ne semble l’intéresser. Je dis « semble », je lui laisse encore le bénéfice du doute. Tout être humain devrait avoir un minimum de curiosité. Et comme toujours, c’est envers moi que je suis beaucoup (un peu) en colère. Moi, qui l’attends (comme une dinde) en souffretant.

Winterlinge
Les eranthis hyemalis étaient en fleurs cet après-midi, dans le jardin du sous-bois au JBM.

Blanc

Le blanc, à perte de vue, le givre comme un linceul qui recouvrait la ville. Le chauffeur de taxi a déposé mon immense valise sur le trottoir. Mon souffle créait des volutes dans l’air froid. Et la voiture est disparue dans la nuit désertée.

Je suis allé jusqu’à New York pour perdre quelque chose. Des illusions, que je traînais depuis longtemps sur ma propre vie et sur les gens qui l’habitent, sporadiquement. Là-bas, l’urgence vibre dans les artères de la ville justifiant les excès et la démesure. À chaque seconde, tout pourrait s’effondrer et personne ne fait mine de l’ignorer. Tel est le destin de Babylone. La mort et la misère courent les rues chaque jour à visage découvert. Et la vie se poursuit puisqu’il le faut.

Peut-être est-ce le climat ou la proximité du pôle, mais il me semble qu’à Montréal la force d’inertie est plus grande. La ville est engourdie par le confort et l’indifférence. La pauvreté, les injustices y sont soigneusement masquées. Ici, les êtres humains ne produisent pas de déchets. Tout y est propre, net, égal comme dans une villa inhabitée. La ville est éteinte à force de vouloir se faire humble, discrète. Dans la belle province, on a peur de l’orgueil comme de son ombre. On rêve petit.

Deux solitudes, bien différentes. Là-bas, la perte des repères, des voix connues, des habitudes. Le sentiment d’être un étranger. I was an alien, something strange, something wrong. Not a citizen, for sure. Et la barrière de la langue qui entravait mes élans. J’ai rêvé souvent de revenir dans la douceur de vivre d’ici. De retrouver mon monde. Je me suis endurci.

Et ici, ma solitude réelle et concrète, quand les illusions entretenues là-bas se sont brisées en se heurtant sur le givre. Mes amis se comptent sur les doigts d’une seule main, même une main amputée de quelques doigts ferait l’affaire. Il y a le temps et l’expansion de l’univers qui éloigne inexorablement les êtres. Il y a la jalousie qui regarde d’un oeil mauvais celui qui cherche à s’envoler. Il y a l’illusion de se comprendre parce que l’on parle la même langue. Ce n’est qu’ici que j’ai compris la solitude.

Je suis allé jusqu’à New York pour perdre quelque chose. Des chaînes et des amarres qui retenaient mes mouvements et mes mots. Des oeillères qui encadraient mon regard et retenaient ma pensée. Je reviens plus libre que je ne l’étais et aussi plus fort. J’ai bravé mes angoisses. J’ai survécu au manque de sommeil, aux boulevards à 16 voies, aux quartiers mal famés, aux foules mauvaises. J’ai atteint chacun des objectifs que je m’étais fixés. J’ai épinglé toute une série de rêves. J’ai réussi à tisser des complicités avec des natifs de l’endroit. Pendant un mois, de près ou de loin, j’ai côtoyé ceux qui décrochent la lune.

Je n’ai pas de travail. Je n’ai pas d’amoureux. Je n’ai pas d’argent dans mon compte de banque. Je ne sais pas où je vais et ce que je ferai demain. Dans les larges avenues de ma ville fantôme, la neige s’est mise à tomber. Elle s’acharne à tout recouvrir, se moquant des hommes. Une couche blanche. Les sédiments du ciel. Je repars à zéro.

White as neige
White as neige par racineur, sur Flickr