Par un jour de juin, Montréal est passé sous les tropiques. Comme si dans un sursaut, l’axe de la terre s’était déplacé. J’ai abandonné mon vélo dès que j’ai trouvé une station dans le Mile-End. Le vent était saturé de pollen et du parfum des seringats. Le soleil dorait la poussière qui flottait dans l’air chaud. Avec tous les travaux, la ville a des allures de favelas, chaotiques et désordonnées. Mais son côté latin se révèle : sensualité exacerbée, nonchalance, bonheur de vivre. Il y a des étés où la chaleur devient insupportable, mais ce soir-là, la température était juste… idéale. Je n’étais quand même pas fâché de me retrouver les deux pieds sur le trottoir. La route avait été harassante.
Le site Web de Bixi est magnifique ; tout en mouvement, en couleur et en transparence. Mais il n’est pas fonctionnel pour deux cents. Il met une éternité à se charger. Le visuel des commanditaires y prend tellement de place que l’information que l’on recherche (nombre de vélos et nombre de places libres) est illisible. J’ai donc trouvé une autre option : Ride The City – Montreal. Un site simple et bien conçu, qui peut même indiquer le chemin le plus sûr en vélo, entre deux points de la ville. Ride The City me recommandait de prendre une piste cyclable qui longe un chemin de fer, à la hauteur de la rue des Carrières, un peu au nord de chez moi. Mais comme j’ai la tête dure et que je suis attaché à mes petites habitudes, j’ai plutôt emprunté celle de la rue Rachel. C’était l’heure de pointe et la circulation était dense, sur la piste cyclable comme dans la rue. Je suis certain qu’il n’existe pas d’asphalte plus défoncé que celui de cette piste. À trois endroits, des tronçons de rues étaient en réparation, complètement éventrés, et tout le monde, automobiles et vélos, devait se croiser sur une seule voie. La plupart des gens étaient plutôt zen. Moi j’étais à bout de nerfs quand j’ai enfin pu tourner sur Henri-Julien. Une très jolie rue du Plateau, mais excessivement étroite. Entre les deux rangées de voitures stationnées de chaque côté, il ne restait que l’espace d’un véhicule. Devant moi, une camionnette et une automobile derrière. Pris en sandwich, j’ai pédalé comme un fou, pour tenir leur rythme. Il y avait tellement de dos d’âne, de stop et de travaux que j’y arrivais. Mais quand j’ai vu la première station Bixi, je me suis jeté dessus, soulagé.
En marchant lentement vers Saint-Laurent, j’ai été coupé par un autre cycliste. Il a été immédiatement pardonné quand je l’ai regardé s’éloigner. T-shirt sombre ajusté sur corps longiligne. Bras gauche entièrement tatoué. Son jeans étroit, porté en bas des fesses, révélait des boxers bleu ciel et des fesses qui avaient l’air plus croquantes que des Granny Smith. J’ai retrouvé la rue Saint-Laurent avec ses parfums étrangers, sa faune colorée et ses juifs hassidiques en robes noires, boudins et grands chapeaux. Je suis allé manger au Lawrence avec Hugh. Dernier souper pour souligner mon anniversaire. C’était particulièrement bon. Le menu élaboré autour des produits de saison offrait un plat végétarien et plusieurs plats de poisson. Maquereau, têtes de violon, ketchup de rhubarbe et fromage de chèvre. Tout était exquis. Avoir la bouche pleine me donnait un break. La conversation se déroulait en anglais et mon anglais déjà chancelant, rouille, faute de pratique.
Au retour, Hugh m’a raccompagné jusqu’à la piste cyclable que m’avait recommandée Ride The City. On est passé par un étrange petit parc, à mi-chemin entre un terrain vague et un jardin de sculpture à l’esthétique industrielle. On a traversé la voie ferrée par un trou dans la clôture. (Les employés du chemin de fer ferment perpétuellement les trous dans le grillage et les résidents du secteur les ouvrent à nouveau.) Il m’a laissé, de l’autre côté du chemin de fer, sur ce qui ressemblait à un chemin de campagne. Le chemin de terre battue, d’une bonne largeur, longeait la voie ferrée. Une haute clôture les séparait. Dans la pénombre, j’ai traversé des boisés et des zones industrielles dont j’ignorais l’existence. Je suis passé de l’ouest à l’est de la ville, sans croiser aucune intersection. Comme la voie ferrée, la piste enjambait les grandes artères par des viaducs. Dans le temps de le dire, je me suis retrouvé, en plein cœur du Vieux-Rosemont où la bande cyclable m’a mené jusqu’à ma station Bixi. À côté du Mile-End, le Vieux-Rosemont a l’air d’une vieille banlieue calme et cossue. J’aime ce quartier pour ses grands arbres. C’est probablement à cause de leur nombre, que l’été me semble, ici, plus tempéré. La brise était tiède et douce. Et la lune montait aux grelots des grillons.
Pour en savoir plus sur la piste cyclable des Carrières et le Guerilla Garden : Le Polyscope

Une sculpture de Glen LeMesurier, photographie : Recreating Eden