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Billet avec le mot-clef ‘Montréal’

Le Grand Splash

J’ai sauté sur un bixi alors que le soleil s’élevait tout juste au-dessus des toits. À sept heures le matin, à la mi-juillet, les rues de Montréal sont relativement calmes. La rue Rachel était presque déserte. Le vert du parc Lafontaine chatoyait sous le soleil oblique. J’ai filé de la rue Cherrier à la côte Berri. J’ai déposé mon bixi dans le vieux port, à l’ombre de la Chapelle Notre-Dame de bons secours qui, de ses deux bras levés, incite les marins à la tempérance.

À l’entrée du quai Jacques Cartier, deux bénévoles accueillaient les baigneurs. J’ai signé la décharge, où je m’engageais à ne pas poursuivre le comité responsable du Grand Splash en cas de blessures ou de mort (!). Je suis descendu sur le quai de bois, derrière un caméraman et un technicien de son. Entre les gigantesques structures de béton, le fleuve était lisse comme un miroir ondoyant. À mon arrivée, presque au bout du quai de bois, il y avait plus de journalistes que de baigneurs. Puis, petit à petit, les baigneurs ont augmenté en nombre. Des jeunes, des vieux, environ une cinquantaine, il y avait même une délégation de Québec. Tous avaient des allures d’enfants rieurs après avoir enfilé les énormes gilets de sauvetage.

Le saut dans le fleuve devait se faire à huit heures piles, mais pour que le splash s’entende en direct à la radio de Radio-Canada, le compte à rebours a été devancé pour 7 h 50. Pieds nus sur le quai, j’étais dans la première vague de baigneurs qui devaient sauter à l’eau au signal. L’eau était bonne, autour de 20 degrés Celsius. Je me suis éloigné du quai en nageant lentement, une seconde vague de baigneurs sautait à son tour. Les gilets de sauvetage, qui étaient obligatoires, n’étaient pas très commodes pour nager. Malgré l’eau très claire, on n’apercevait pas le fond, que d’immenses sourires sur toutes les têtes. Perchés sur les quais, des journalistes nous mitraillaient de photos. C’est un mal nécessaire, le but de l’évènement est de faire parler de l’accès au fleuve. Alors tout le monde a joué le jeu en hurlant, en riant et en battant des jambes pour soulever des geysers. Le comité Montréal Baignade revendique la mise en place d’infrastructures facilitant l’accès à la baignade aux pourtours de l’île de Montréal. Le Grand Splash vise également à sensibiliser les Montréalais à la qualité de l’eau de leur fleuve ainsi qu’à l’importance de la protéger.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’eau du Saint-Laurent dans le Vieux-Port est d’excellente qualité. Mis en place dans les années 80, le programme d’assainissement des eaux usées du Québec a grandement amélioré la qualité de l’eau du fleuve. À plusieurs endroits, la qualité bactériologique de l’eau est suffisante pour permettre la baignade. Quand les photos ont été terminées, le calme est revenu. On s’est laissé flotter mollement dans l’eau claire, en bavardant, avec en arrière plan, la vieille ville et les tours du centre-ville baignées de soleil. Un moment à la fois reposant et revigorant. J’étais content d’y être et de flotter dans ses eaux réservées aux bateaux depuis une cinquantaine d’années, des eaux qui ont porté les premiers explorateurs et où nagent les derniers bélugas.

Angel

Un album photo du Grand Splash 2011, sur The Gazette (Je suis derrière le gars asiatique, le maillot à carreaux noirs et blancs).

Une baignade pour s’approprier le Saint-Laurent, TVA Nouvelles

Dizygotheca

La colère pour moi est un piège. Je porte, ancrées dans ma chair, des rancunes profondes, des révoltes silencieuses qui n’ont besoin que d’une étincelle pour s’enflammer. Hormis quelques rougeoiements sur la peau, rien n’est visible de l’extérieur. Il y a de ces feux sans fumée.
 
Un accrochage avec un col bleu. (À la ville de Montréal, les cols bleus sont une catégorie d’employés qui reçoivent des salaires mirobolants alors qu’un grand nombre d’entre eux ne travaillent concrètement jamais. Plusieurs passent leur journée à dormir, cachés dans des remises ou des locaux inoccupés de la ville, d’autres lisent le journal de Montréal ou regardent la télé au fond d’un restaurant. Leur syndicat règne par la terreur et en écrivant ceci, je risque de me faire casser les deux jambes. J’exagère ? À peine.)
 
Bref, un accrochage. Et je tombe dans le piège. J’ai bien réagi. J’ai dit ce que j’avais à dire, en me limitant aux faits. J’ai établi calmement mes limites et j’ai écrit une lettre pour clarifier la situation, en mettant toutes les personnes concernées en copie conforme. Mais je reste avec une colère résiduelle qui m’embrouille complètement les idées. D’obsédantes idées de combat. J’essaie autant que faire ce peut de prendre du recul, de m’imaginer loin dans le temps, ou l’espace. Quel souvenir aurais-je de cet instant dans un an ? À quoi sert de m’empoisonner l’existence pour un con ? Insignifiant, probablement misérable. Mais rien n’y fait, l’incendie fait rage. Tout ce que je peux faire est de prendre garde de ne pas nourrir la colère et de laisser le temps assoupir les dernières flammes.
 
Je collectionne les trêves, les moments d’accalmie. J’ai appris que, selon un sondage, ma chronique dans le magazine moribond serait la deuxième plus populaire. J’ai passé ce matin un test d’ostéodensitométrie. L’un des médicaments que je prends peut favoriser l’ostéoporose. À cause d’une annulation, j’ai eu un rendez-vous le lendemain de mon appel. Et le rendez-vous n’a pris que dix minutes. Il fait un temps splendide et si les tendances se maintiennent je participerai au Grand Splash à la fin de la semaine, un saut dans le Saint-Laurent depuis un quai du Vieux-Port, pour réclamer un meilleur accès au fleuve pour les Montréalais. L’an passé, je n’avais pu y être. Après bien des mésaventures, j’ai de nouveau un climatiseur qui travaille en ce moment d’arrache-pied pour rendre mon trois et demi habitable la nuit. Ma bouture de Dizygotheca elegantissima qui végétait depuis plus de six mois a enfin produit ses toutes premières feuilles. Deux vieilles dames britanniques, déconcertées par la canicule montréalaise m’ont fait rigoler. Et de fil en aiguille, la colère s’amenuise jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques braises rougeoyant dans l’ombre, jusqu’au prochain incendie.

Cargos, vieux port de Montréal

Chercher le Chi

J’écris ce billet, allongé sur le sol. C’est la seule position qui me convient en ce moment. Je n’ai plus la force de me tenir droit, que ce soit debout ou assis. Les grandes sorties du dimanche sont de plus en plus longues. Elles dépassent maintenant les 20 km. C’est une espèce de seuil psychologique que j’ai du mal à traverser. Je suis revenu complètement vidé. Je mets un jour ou deux à m’en remettre. Autour du dix-neuvième kilomètre, je me sentais vraiment mal. J’avais des sueurs froides (il faisait plus de 20). Je n’arrive pas à conserver mon énergie. Peut-être que je pousse trop. Avec les joueurs de tam-tams, les familles, les cyclistes du dimanche, les touristes agglutinés autour du moindre écureuil, la montagne en juillet n’est pas le parcours idéal pour s’entraîner. Je vais essayer bientôt la piste du Canal Lachine.

La veille, j’ai participé à un atelier de ChiRunning. Le ChiRunning consiste à courir avec le Chi, l’énergie vitale, en collaborant avec l’environnement plutôt qu’en l’affrontant. L’approche vise à augmenter le plaisir de courir et diminuer les blessures. Les deux instructeurs, étaient unilingues anglophones alors j’en ai peut-être perdu des bouts. (Nous étions 6 participants, presque tous francophones.) En commençant, K nous a demandé de desserrer nos lacets. Je serre toujours mes lacets au maximum. Et je les resserre parfois plusieurs fois, c’est comme si ça me rassurait de sentir mes souliers bien serrés. Mais les lacets serrés entravent la circulation et empêchent le pied de transmettre certaines informations au cerveau.

Ensuite, on a fait des exercices de marche pieds nus, pour apprendre à sentir le bon alignement de la structure corporelle et l’angle à lui donner pour initier et perpétuer le mouvement. La course doit être une chute contrôlée. Le seul effort des jambes doit être de soutenir le corps. La force qui propulse vers l’avant reste la gravité. Même si je n’avais pas lu le livre de Danny Dreyer (j’étais le seul du groupe à ne pas l’avoir lu), toutes les notions m’étaient familières. Mais il y a une différence énorme entre comprendre les concepts et les mettre en pratique. Ce n’était pas facile. J’ai donc senti mes blocages. Mon épaule gauche continuellement tendue. Ma hanche droite qui manque de souplesse. Mon habitude de contracter les abdominaux du haut et de projeter les épaules vers l’arrière.

Saisir la différence subtile entre un muscle engagé et un muscle contracté. Dérouler le pied derrière, comme on pèle une banane. Rentrer le menton et basculer le bassin de façon à ce que le tronc soit solide comme une aiguille. Détendre les bras, les jambes et laisser rouler les hanches : pour envelopper l’aiguille dans du coton. Je luttais contre moi-même et la force des habitudes. Le seul moment où j’ai eu l’impression que le corps courait, bien aligné, ç’a été lorsque nous avons couru avec un métronome pour travailler la cadence, qui doit être menée par le mouvement des bras. (90 foulées par minutes, comptées par le coude, d’un seul côté. La cadence doit être la même, peu importe la vitesse qui est déterminée par la longueur de la foulée.) Ce serait un rythme naturel qui, au départ, oblige le coureur à réduire sa foulée. Le rythme du métronome a captivé mon esprit qui a enfin relâché son contrôle sur le corps. I think I overthink it, I’m too concentrate and unable to relax.

Je cherche le Chi dans ma vie, aussi. Je m’inquiète pour l’avenir, je ne sais pas par où commencer. Il y a ces nuits blanches qui reviennent régulièrement. Et puis, une histoire au travail. Mes collègues ont décidé de faire un souper de filles. Comme je suis le seul gars de l’équipe, c’est une façon de m’exclure par la bande. Elles s’étaient organisées en secret, mais elles ont tellement des grandes gueules que l’une d’elles s’est échappée. Je sens qu’il y a là-dessus des histoires de jalousie et de rivalité. Chez Zorro, l’équipe était essentiellement composée de gars. Jamais l’idée ne nous serait venue d’exclure la fille de l’équipe de nos soirées. Au contraire, on se faisait une fierté quand elle sortait avec nous. Message reçu : Je ne fais pas partie de l’équipe. Je vais arrêter de faire des efforts pour m’intégrer. Écouter leurs sempiternelles histoires de bébés et de maris qui oublient de sortir les poubelles et accepter de les remplacer à pied levé à tout bout de champ.


Lien envoyé par un des instructeurs.


Site officiel ChiRunning
Quelques liens en français sur le ChiRunning

Une semaine en juillet

Une revue hebdomadaire des liens qui m’ont ému, marqué, des billets qui m’ont fait réfléchir et des musiques qui ont coloré mes journées. Voici, sous la forme d’une courtepointe, l’écho de ma vie virtuelle, en cette première semaine du mois de juillet 2011.

Torpeur

Cette beauté qui m’entoure semble inspirer l’immobilisme. Elle donne envie de ralentir, de s’allonger sur l’herbe pour en respirer les parfums, de ne plus bouger. Elle met en exergue cette immense fatigue que je porte sur les épaules, depuis des années. Pourtant, le jardin est tout sauf immobile. Les floraisons se succèdent à un rythme effréné. L’été se resserre. Les premiers signes de l’automne sont déjà bien présents. Ça se clarifie. Il n’y aura pas d’ouverture pour moi, ici. Et, pour être honnête, il y en aurait que je ne voudrais pas y passer ma vie. Mon passage au Jardin est une parenthèse.

Lavande, Jardin Je n'ai plus soif
Lavande, Jardin « Je n’ai plus soif »
 
Un verre de sangria sur une terrasse de la Sainte-Catherine devenue piétonnière pour l’été. L’air est doux. Les balles roses se balancent au-dessus de la rue. Tête à tête avec Chris, qui était mon superviseur chez Zorro. (Il a quitté quelques mois après moi.) Il voulait jouer les entremetteurs et me parler d’un de ses amis. Je voulais discuter avec lui de ce que j’allais faire à l’automne, professionnellement parlant. C’est une des réussites de mon passage là-bas. Tous ces liens qui se sont créés avec des gens qui me ressemblent et avec qui je partage un idéal. De bons souvenirs.
 
Nous avons parlé du milieu communautaire tout petit à Montréal, où tout le monde se connaît, du réseautage, des conjonctures favorables à ne pas laisser passer. Il m’a parlé de Toronto où les ouvertures sont plus nombreuses, mais la compétition plus féroce. Il croit que la dynamique des organismes communautaires y est plus saine. Comme à New York, il y a un mur qui isole les étrangers, des contacts sont essentiels pour le traverser. À la fin de septembre, je pense peut-être profiter de ma semaine de vacances pour faire un détour là-bas. Besoin d’un projet facilement réalisable.

Bientôt les mûres
Bientôt les mûres
 
Je sais plus clairement ce que je veux faire. Je ressens ce qui me manque au Jardin. Les défis auxquels j’ai goûté au cours des dernières années à Zorro m’ont inoculé un goût pour l’adrénaline. J’ai réalisé l’impact concret décisif que je peux avoir sur d’autres. Et c’est clairement ce que je veux faire du temps que je passe au travail. Les trois quarts de ma vie. Cette discussion avec Chris m’a fait réaliser que je connaissais assez bien le chemin pour y parvenir. Reste à secouer l’inertie, penser stratégie et faire taire la peur. Garder le cap dans les passages tourmentés ; avancer d’un pas à la moindre éclaircie.

Chemin du retour
Chemin du retour

Mon ami Bixi (6)

J’ai l’air d’Atomas avec mon casque sur la tête. Il faut ce qu’il faut ! J’ai voyagé tête nue depuis le début du printemps. Mais j’ai tellement entendu d’histoire d’horreur. J’avais dit à Hugh : « It’s because, it messes my hair. » Alors il m’a raconté la fois où en roulant lentement, seul, le long d’une clôture, son guidon a accroché les mailles et il a plongé, tête première, sur un muret de béton. Sans casque, il roulerait en fauteuil, aujourd’hui.

Et tous les cyclistes que je connais m’ont relaté LA fois où ils ont été percutés par une portière qui s’ouvre. Depuis j’essaie de garder une distance (Vélo Québec recommande un mètre, ce n’est pas toujours possible.) Et je scrute les rétroviseurs. Mais avec les reflets, on n’y voit rien. Dans la plupart des histoires de portière, le conducteur ne s’excuse pas. Il considère que c’est la responsabilité du cycliste de prévoir le moment où il sortira ses fesses de son siège-baquet. Arrivera bien le jour où une portière me projettera sur l’asphalte. J’espère que je serai casqué, ce jour-là.

Bixi n’est pas toujours aussi pratique que je l’aurais pensé. Lorsque je sors du travail et que le soleil est au beau fixe, la station est immanquablement vide. Quand il fait beau, tout le monde veut rouler à bixi. Comme il y a peu de stations dans l’est de la ville et que j’habite tout près, je marche. Mais pour les sorties impromptues, les retours en fin de soirée, ce système est vraiment génial. (Avec les taxis que j’ai économisés, j’ai payé mon abonnement trois fois.) L’autre jour, j’ai failli attraper un vélo de Melbourne. Cette campagne de marketing a fait jaser dans mes réseaux : des vélos de Londres, Washington et Melbourne (tous fabriqués à Chicoutimi au Saguenay) ont été disséminés dans les stations montréalaises. Ils sont très colorés et j’aurais bien aimé essayer un bixi flambant neuf. La flotte montréalaise à déjà plus de trois saisons dans le corps. Et souvent, ça s’entend.

Melbourne Bike Share - State Library of Victoria
Bixi à Melbourne

Mon ami Bixi (5)

Nul n’est prophète en son pays, Bixi. C’est particulièrement vrai au Québec. On ne se défait pas comme ça d’un passé colonial. Voici l’extrait d’un billet d’un blogueur danois fou de vélo, Mikael Colville-Andersen. L’original (en anglais) peut être lu ici : The greatest secret bicycle city.

« … Voici mon secret. Il existe une ville en Amérique du Nord qui travaille sans relâche à semer des graines de vélo. Souvent sur le Web, je suis tombé sur des palmarès des villes les plus vélo-friendly en Amérique du Nord. Et souvent, elle n’y était même pas mentionnée. Grossière erreur !

La raison est d’ordre culturel. Quand vient le temps de s’évaluer, l’Amérique du Nord anglophone aime se regarder dans le miroir. L’Europe est un autre univers. Et difficile de se comparer à des villes comme Paris, Séville ou Barcelone où le vélo a connu un boom extraordinaire. Pour mesurer ses progrès, l’idéal est de se comparer à d’autres villes de tailles similaires dans une même région.

Cette ville secrète est souvent ignorée ou négligée, même si sa culture est profondément ancrée dans l’américanité. (Non, il ne s’agit pas de Portland.) C’est une partie du monde où l’on ne parle pas un dialecte dérivé de l’anglais. (Ce n’est pas non plus le Wisconsin.) La région est dotée d’un patrimoine culturel unique et d’une identité distincte. (Non, ce n’est pas l’Alberta.)

Cette ville ne passe jamais par la tête de la plupart des Nord-Américains lorsqu’ils pensent à leur continent. Peut-être tout simplement parce qu’elle est trop différente. J’y étais, très récemment, et j’y ai vu des choses étonnantes.

Un après-midi, j’y ai vu une heure de pointe de vélo des plus impressionnantes. Avec un nombre de vélos beaucoup plus grand que n’importe où ailleurs en Amérique du Nord.

J’y ai vu plus d’infrastructures cyclables séparées de la chaussée que dans toutes les autres grandes villes nord-américaines. L’une d’elles date de 1986 ! Dur à battre. Bien sûr, beaucoup de pistes cyclables sur rue sont bidirectionnelles, ce qui nous ramène une vingtaine d’années en arrière dans les pratiques du Danemark. Mais l’espace manque cruellement, et ces pistes sont utilisées, c’est un bon début… »

(Adaptation libre : KZ)

Montreal Cycle Chic Couple
Photographie (Montréal vue par) : Copenhagen Cycle Chic

Mon ami Bixi (4)

Par un jour de juin, Montréal est passé sous les tropiques. Comme si dans un sursaut, l’axe de la terre s’était déplacé. J’ai abandonné mon vélo dès que j’ai trouvé une station dans le Mile-End. Le vent était saturé de pollen et du parfum des seringats. Le soleil dorait la poussière qui flottait dans l’air chaud. Avec tous les travaux, la ville a des allures de favelas, chaotiques et désordonnées. Mais son côté latin se révèle : sensualité exacerbée, nonchalance, bonheur de vivre. Il y a des étés où la chaleur devient insupportable, mais ce soir-là, la température était juste… idéale. Je n’étais quand même pas fâché de me retrouver les deux pieds sur le trottoir. La route avait été harassante.

Le site Web de Bixi est magnifique ; tout en mouvement, en couleur et en transparence. Mais il n’est pas fonctionnel pour deux cents. Il met une éternité à se charger. Le visuel des commanditaires y prend tellement de place que l’information que l’on recherche (nombre de vélos et nombre de places libres) est illisible. J’ai donc trouvé une autre option : Ride The City – Montreal. Un site simple et bien conçu, qui peut même indiquer le chemin le plus sûr en vélo, entre deux points de la ville. Ride The City me recommandait de prendre une piste cyclable qui longe un chemin de fer, à la hauteur de la rue des Carrières, un peu au nord de chez moi. Mais comme j’ai la tête dure et que je suis attaché à mes petites habitudes, j’ai plutôt emprunté celle de la rue Rachel. C’était l’heure de pointe et la circulation était dense, sur la piste cyclable comme dans la rue. Je suis certain qu’il n’existe pas d’asphalte plus défoncé que celui de cette piste. À trois endroits, des tronçons de rues étaient en réparation, complètement éventrés, et tout le monde, automobiles et vélos, devait se croiser sur une seule voie. La plupart des gens étaient plutôt zen. Moi j’étais à bout de nerfs quand j’ai enfin pu tourner sur Henri-Julien. Une très jolie rue du Plateau, mais excessivement étroite. Entre les deux rangées de voitures stationnées de chaque côté, il ne restait que l’espace d’un véhicule. Devant moi, une camionnette et une automobile derrière. Pris en sandwich, j’ai pédalé comme un fou, pour tenir leur rythme. Il y avait tellement de dos d’âne, de stop et de travaux que j’y arrivais. Mais quand j’ai vu la première station Bixi, je me suis jeté dessus, soulagé.

En marchant lentement vers Saint-Laurent, j’ai été coupé par un autre cycliste. Il a été immédiatement pardonné quand je l’ai regardé s’éloigner. T-shirt sombre ajusté sur corps longiligne. Bras gauche entièrement tatoué. Son jeans étroit, porté en bas des fesses, révélait des boxers bleu ciel et des fesses qui avaient l’air plus croquantes que des Granny Smith. J’ai retrouvé la rue Saint-Laurent avec ses parfums étrangers, sa faune colorée et ses juifs hassidiques en robes noires, boudins et grands chapeaux. Je suis allé manger au Lawrence avec Hugh. Dernier souper pour souligner mon anniversaire. C’était particulièrement bon. Le menu élaboré autour des produits de saison offrait un plat végétarien et plusieurs plats de poisson. Maquereau, têtes de violon, ketchup de rhubarbe et fromage de chèvre. Tout était exquis. Avoir la bouche pleine me donnait un break. La conversation se déroulait en anglais et mon anglais déjà chancelant, rouille, faute de pratique.

Au retour, Hugh m’a raccompagné jusqu’à la piste cyclable que m’avait recommandée Ride The City. On est passé par un étrange petit parc, à mi-chemin entre un terrain vague et un jardin de sculpture à l’esthétique industrielle. On a traversé la voie ferrée par un trou dans la clôture. (Les employés du chemin de fer ferment perpétuellement les trous dans le grillage et les résidents du secteur les ouvrent à nouveau.) Il m’a laissé, de l’autre côté du chemin de fer, sur ce qui ressemblait à un chemin de campagne. Le chemin de terre battue, d’une bonne largeur, longeait la voie ferrée. Une haute clôture les séparait. Dans la pénombre, j’ai traversé des boisés et des zones industrielles dont j’ignorais l’existence. Je suis passé de l’ouest à l’est de la ville, sans croiser aucune intersection. Comme la voie ferrée, la piste enjambait les grandes artères par des viaducs. Dans le temps de le dire, je me suis retrouvé, en plein cœur du Vieux-Rosemont où la bande cyclable m’a mené jusqu’à ma station Bixi. À côté du Mile-End, le Vieux-Rosemont a l’air d’une vieille banlieue calme et cossue. J’aime ce quartier pour ses grands arbres. C’est probablement à cause de leur nombre, que l’été me semble, ici, plus tempéré. La brise était tiède et douce. Et la lune montait aux grelots des grillons.

Pour en savoir plus sur la piste cyclable des Carrières et le Guerilla Garden : Le Polyscope

Une sculpture de Glen LeMesurier, photographie : Recreating Eden