Jour de repos. Retour au français maternel. Une respiration avant de plonger en immersion pour une dernière semaine. Ici, le temps est à la fois trop court et sournoisement long. Prisonnier de mon isolement, coincé dans la foule affairée, je tourne en rond comme un fauve en cage, obstiné, obsédé, excédé. Et pendant que je tourne, les dates, les heures et les minutes s’égrènent à une vitesse folle. Le corps, encore une fois, m’oblige à m’arrêter. Je ne suis pas fait fort, faut croire. Et comme toujours, je veux trop en faire. Une toux de 18e siècle, accompagné de fièvre. Du coin de l’oeil, j’ai envisagé d’acheter un billet de retour pour Montréal, courir retrouver le silence et l’espace et tout ce qui me manque. Je dors mal dans cette tour qui tremble sous le cri incessant des ambulances. (J’entends constamment des ambulances, on dirait une fin du monde perpétuelle.)
Mais j’ai baissé les yeux et j’ai laissé passer la nuit. J’ai même manqué l’école le lendemain. Après un courriel d’excuse à Hanna, mon principal professeur, j’ai rattrapé quelques heures de sommeil qui m’avaient échappé. Sur l’heure du lunch, je suis allé voir le Manhattan String Quartet dans une salle de concert de Midtown avec Peter. C’est à cause de sa cravate que j’ai remarqué ce garçon. (Un de mes fantasmes tordus.) « I like your tie », ai-je lancé. Il s’est révélé extraordinairement intéressant. À 29 ans, il a terminé une maîtrise en ingénierie, mais c’est dans le milieu de l’édition qu’il a choisi de travailler, une maison d’édition dans la Cité, spécialisée dans les romans de genre : policiers, suspense, science-fiction.
J’ai fait mes premières armes en anglais en m’attachant à une série télévisée où le personnage principal, Erica Strange devenait « Junior Editor ». C’est exactement cet emploi qu’il occupe. Il travaille en ce moment à tenter de rescaper un roman bancal. L’auteur est sous contrat pour trois ou quatre livres. Celui-ci est son deuxième. L’idée de départ semblait intéressante. Un polar sur le pouvoir des amis d’enfance, les dérives et les dangers du Web. Mais le suspense ne tient pas la route. On devine clairement la fin dès les premiers chapitres. Le personnage est coincé entre deux vérités et reste passif. Deux éditeurs ont parcouru le roman pour en arriver à la même conclusion. Ils essaient de trouver un moyen de sauver le roman sans avoir à demander à l’auteur de tout reprendre à zéro, ce qui représenterait une année de travail.
Nous avons entendu le quatuor à corde No 1 op. 7 d’Arnold Schoenberg et l’Adagio et fugue en ut mineur de Mozart. J’ai trouvé le concert un peu cérébral, pas inintéressant, mais je n’ai pas été complètement happé par la musique. Je suis resté sagement sur mon fauteuil. Et c’était agréable de passer une heure avec Peter dans cette salle toute de bois blond. La salle était à demi remplie, principalement de retraités. Le concept de concert à l’heure du lunch ne semble pas rejoindre les travailleurs. À un moment je me suis tourné et j’ai vu Peter sourire. Un vieux monsieur derrière nous ronflait doucement. J’aime collectionner les coïncidences, j’aime me faire croire qu’elles ont un sens et qu’elles m’indiquent quelque chose. Que ce soit vrai ou pas, je m’en fous. L’important c’est ce qu’elles allument en moi. Un air entendu dans le métro, une citation qui tombe à point nommé, un coyote qui apparaît dans un champ alors que le train s’engage dans un virage. Je cherche à débusquer la magie, je cherche le vent. Je cherche le vent qui emportera mon âme.
