C’est une maison mobile, une roulotte comme ils l’appellent, posée au bout de la rue, aux limites de la civilisation. Derrière elle, s’étend un champ. Au milieu duquel dort une grange abandonnée. C’est la dernière heure de la nuit. Le ciel, comme les hautes herbes, vire doucement au bleu. Un enfant est assis dans son lit, immobile, les yeux grands ouverts.
Il marche à quatre pattes, lentement, pour ne pas faire craquer le plancher de linoléum. Il pousse la porte au bout du couloir. Il devine la plus grande chambre plongée dans l’obscurité. Le grand lit. Son objectif est d’aller se blottir au pied du lit. Mais elle l’entend toujours et siffle entre ses dents : « Dans ta chambre ! » Même au milieu de la nuit, elle ne décolère jamais. Il a l’habitude, ça ne l’impressionne plus. C’est une mère de glace, emmurée dans sa frustration, coupée du reste du monde. D’une voix qu’il fait petite, il gémit : « J’ai fait un cauchemar » en s’accrochant à l’une des pattes du lit. Le père s’est réveillé. Il se lève comme un somnambule et ramène l’enfant dans sa chambre. Il répète que les fantômes, les monstres tapis dans le placard, ça n’existent pas. Ces yeux sont ailleurs, comme tournés vers l’intérieur. « Pense à quelque chose de beau, pense aux vacances. » Toute son existence est consacrée au travail. Il s’échappe en imaginant ses semaines de vacances estivales.
L’enfant reste seul avec sa peur, mais au moins le père est dans la chambre, au moment où la nuit va basculer vers le jour. Quand la clarté apparaît, les monstres s’endorment. Puis le père somnambule se relève. L’enfant se demande pourquoi penser aux vacances, il n’a pas commencé l’école. Il se souvient des longues routes en auto, le nez à la vitre. Les lacs gris. Les murs d’épinettes sombres. Et ces villages aux drôles de noms : Bellecombe, Montbeillard, Roquemaure.
L’autre nuit en m’éveillant d’un de ces cauchemars médicamenteux que je fais par intermittence, j’ai repensé à cet enfant. Seul devant la nuit. Sa plus grande peur était d’être abandonné par ses parents. L’ingéniosité du petit Poucet était son modèle de survie. Et l’imagination, son refuge. Je m’installerais près de son lit. Je l’écouterais, il a tant de choses à dire.
= « De quoi tu as peur ? »
= « L’homme-furet, il veut m’enlever et m’emporter avec lui. »
= « Je vois. Mais toi, tu veux rester ici ? »
= « Ben oui, j’ai besoin de ma mère. Et de mon père aussi. J’ai même un lion dans ma chambre, mais lui aussi, il a peur. Quand je serai grand, je veux toujours rester avec eux. »
Je souris de son assurance frondeuse, de sa générosité. De la gravité avec laquelle il observe la métamorphose de la nuit. Il me raconte le soir où est tombée une pluie de grenouilles, la danse des lucioles au bord du chemin, près du lac. Il parle de l’école où il ira bientôt pour apprendre à lire tout seul. De Louise, la gardienne préférée. Et il s’endort.
