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Billet avec le mot-clef ‘nuit’

Le cri

Lorsque la température se rafraîchit, la brume se forme au-dessus du lac. Éclairées par la lune, ses volutes brillent faiblement, donnant au paysage des allures de contrée enchantée. Ian a quinze ans, j’en ai neuf. Mes cousins sont de grands gaillards à l’œil rieur, tannés par le soleil, tous plus âgés que moi. Ian et ses frères travaillent comme bûcherons l’été. Leur père passera sa vie au moulin à scie de la rivière Bell. Ian habite chez nous pour quelques semaines. Il participe à un camp d’entraînement de hockey. (Pas besoin de chercher loin d’où viennent mes fantasmes.) Pendant que les adultes boivent du vin rouge de dépanneur (on est en 1978), on a mis le canot à l’eau. Poursuivre la lecture

Dehors novembre

Un cauchemar m’a éveillé. Malaise inexplicable. Je n’ai retenu que la dernière image : j’étais assis sur le lit d’un grand dortoir. Il y avait d’autres gens. Je ne me sentais pas à ma place, mais pas du tout. Cette retraite de 10 jours dans le silence me fait peur. Le bouddha a dit que la vie est souffrance. C’est la première vérité qu’on y apprend, à la dure. Tous ceux qui sont allés le répètent. Novembre est toujours pour moi le mois le plus noir de l’année, un passage où j’ai le cœur tiraillé. C’est l’anniversaire du soir où ma vie allait être altérée. Le 11 novembre, j’ai célébré les quinze ans de ma séropositivité. C’est fou quand même, comme le temps passe vite ! Poursuivre la lecture

Au bout de la nuit

Je suis arrivé à me coucher plus tôt depuis une semaine. Je vois la différence, je me sens mieux le matin. Je traverse des vagues de colère. Contre mon deux de pique de propriétaire, contre ma job, contre toutes les injustices de cette vie. La peur ébranle ma démarche quand je sens le froid qui s’installe et la nuit qui gagne chaque jour du terrain. Mes jours se ressemblent, tous. Ils sont pilotés par l’instinct de survie. Il me mènera bien au bout de la nuit. Et j’arrive à gérer mes attentes irréalistes. Je respire. J’observe. J’écoute. Je dormirais bien jusqu’au printemps. Mais, je ne suis pas un ours. Je dois traverser cet hiver, les yeux grands ouverts. Poursuivre la lecture

Une douce colère

Une douce colère coule vers mon cœur d’Indien. Des frissons révolutionnaires courent sur ma nuque devant la mise à mort de l’été. J’ai lâché les rêves que j’ai poursuivis ces derniers mois. Je les regarde s’éloigner en m’accrochant à une idée : à chaque instant, tout est possible. Personne ne peut dire ce que sera demain. En attendant, j’accuse les coups. Mais je suis fatigué de relever la tête, de remettre l’épaule à la roue. Il me semble que j’ai déjà suffisamment donné. Je suis un control freak, soit. On ne se refait pas. Mais j’ai appris qu’à l’entrevue, les dés étaient pipés. Poursuivre la lecture

My boring life

Elle dit que j’ai besoin de cadres pour me rassurer. J’aime planifier les choses, les organiser, être en contrôle de la situation. C’est ce qu’elle a perçu pendant l’entrevue. Je n’ai pas beaucoup d’expérience de voyage d’aventure, peut-être parce que je n’ai jamais recherché ce type d’expérience. Ils cherchent quelqu’un qui sera plus à l’aise pour naviguer avec fluidité entre les imprévus, les changements et les contretemps. Elle se demande comment je pourrais gérer le stress dans un contexte où je ne contrôle rien, secoué par la houle perpétuelle et la promiscuité d’un voilier. Poursuivre la lecture

La dernière heure de la nuit

C’est une maison mobile, une roulotte comme ils l’appellent, posée au bout de la rue, aux limites de la civilisation. Derrière elle, s’étend un champ. Au milieu duquel dort une grange abandonnée. C’est la dernière heure de la nuit. Le ciel, comme les hautes herbes, vire doucement au bleu. Un enfant est assis dans son lit, immobile, les yeux grands ouverts.

Il marche à quatre pattes, lentement, pour ne pas faire craquer le plancher de linoléum. Il pousse la porte au bout du couloir. Il devine la plus grande chambre plongée dans l’obscurité. Le grand lit. Son objectif est d’aller se blottir au pied du lit. Mais elle l’entend toujours et siffle entre ses dents : « Dans ta chambre ! » Même au milieu de la nuit, elle ne décolère jamais. Il a l’habitude, ça ne l’impressionne plus. C’est une mère de glace, emmurée dans sa frustration, coupée du reste du monde. D’une voix qu’il fait petite, il gémit : « J’ai fait un cauchemar » en s’accrochant à l’une des pattes du lit. Le père s’est réveillé. Il se lève comme un somnambule et ramène l’enfant dans sa chambre. Il répète que les fantômes, les monstres tapis dans le placard, ça n’existent pas. Ces yeux sont ailleurs, comme tournés vers l’intérieur. « Pense à quelque chose de beau, pense aux vacances. » Toute son existence est consacrée au travail. Il s’échappe en imaginant ses semaines de vacances estivales.

L’enfant reste seul avec sa peur, mais au moins le père est dans la chambre, au moment où la nuit va basculer vers le jour. Quand la clarté apparaît, les monstres s’endorment. Puis le père somnambule se relève. L’enfant se demande pourquoi penser aux vacances, il n’a pas commencé l’école. Il se souvient des longues routes en auto, le nez à la vitre. Les lacs gris. Les murs d’épinettes sombres. Et ces villages aux drôles de noms : Bellecombe, Montbeillard, Roquemaure.

L’autre nuit en m’éveillant d’un de ces cauchemars médicamenteux que je fais par intermittence, j’ai repensé à cet enfant. Seul devant la nuit. Sa plus grande peur était d’être abandonné par ses parents. L’ingéniosité du petit Poucet était son modèle de survie. Et l’imagination, son refuge. Je m’installerais près de son lit. Je l’écouterais, il a tant de choses à dire.

= « De quoi tu as peur ? »
= « L’homme-furet, il veut m’enlever et m’emporter avec lui. »
= « Je vois. Mais toi, tu veux rester ici ? »
= « Ben oui, j’ai besoin de ma mère. Et de mon père aussi. J’ai même un lion dans ma chambre, mais lui aussi, il a peur. Quand je serai grand, je veux toujours rester avec eux. »
Je souris de son assurance frondeuse, de sa générosité. De la gravité avec laquelle il observe la métamorphose de la nuit. Il me raconte le soir où est tombée une pluie de grenouilles, la danse des lucioles au bord du chemin, près du lac. Il parle de l’école où il ira bientôt pour apprendre à lire tout seul. De Louise, la gardienne préférée. Et il s’endort.

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Prière

Crème de rage glacée. Deux bols vides. Coaticook au sucre d’érable croquant, la meilleure. J’ai planté mes trois annuelles, un lantana et deux trucs qui tombent en zigzag, couleur paille. De la menthe et trois cocottes dans la tasse géante en céramique vert lime, pour le balcon derrière. C’est le jardin d’ombre dont je gratte la terre, à défaut de mieux. La chaleur s’appesantit, la nuit.

Je cherchais ce qui m’empêchait de dormir. C’est venu comme ça, un matin. Clair. Je suis comme à bout de courage. Ces dernières années, j’ai croisé des tonnes de désillusions. Des brusques et des plus profondes, des vastes comme l’hiver. Tous mes décors de cartons sont tombés comme des dominos. Il n’y a plus rien. Je suis terrorisé.

Je n’ai qu’un seul ami, le cow-boy. Mon égal dans la sauvagerie du caractère. Il se débrouille pourtant mieux que moi en société. Il m’admire parce que je me jette constamment dans le vide. Je me bouscule. Je me dépasse incessamment. Je l’envie parce que sans s’en apercevoir, il se construit des petits bonheurs. Il les collectionne, comme un premier de classe. Pendant que je me saigne à foncer dans les murs et à défoncer les portes ouvertes.

Je voudrais du temps et de la patience. Je ne sais plus si tout cela est possible. Les rêves les plus simples glissent entre mes doigts comme des reflets de lune dans l’eau. Je ne sais plus si tout cela en vaut la peine. Il n’y a plus de réponses, il n’y a que des questions. Je reste là, pourtant, sans m’effondrer.

Et je cours, toujours, dans les matins mouillés. Courir pieds nus pendant quinze minutes. Sur l’herbe et sur l’asphalte. Un objectif en extra pour septembre. Et je lave la vaisselle en ordonnant les mots. Juin s’amenuise et soupire. L’orage se laisse désirer. Je me répète que ce soir je dormirai. Le sommeil répare tout. Il le faut. Même sur cela, je sais que je n’ai pas le contrôle. La vie est un rapide blanc qui brise les immobiles. Je cherche un peu de pluie pour y poser mon front.

Vouloir la lune

Je veux obtenir un vrai travail. C’est-à-dire un emploi avec une certaine stabilité où mes compétences sont reconnues et qui me permet de vivre décemment. J’ai besoin de me sentir utile et de sentir que je fais partie d’une équipe. Une équipe qui relève des défis et contribue à faire avancer le monde. Je veux un emploi où je pourrai mettre à profit mon imagination, mon sens de l’organisation, mon instinct comme mon empathie. Et mettre ces habiletés au service d’un idéal. Je veux un travail où je pourrai apprendre sans cesse, utiliser ma mémoire, ma logique et mon esprit critique, inventer.

Je veux fréquenter quelqu’un qui me plaît et qui s’intéresse réellement à moi. Qui n’est ni marié, ni en couple, et qui envisage la possibilité de vivre une vie de couple avec quelqu’un dans mon genre. Je veux sourire, parfois, juste en l’imaginant qui m’attend. Je veux voir la fierté dans ses yeux, partager avec lui le quotidien et savourer avec lui une complicité quand le banal tourne à l’aventure. Je veux aimer son honnêteté, sa naïveté, son enthousiasme. Je veux apprécier chez lui les détails que seul le temps permet de découvrir. Je veux m’émerveiller en le regardant dormir pour ensuite m’abandonner à la nuit en devinant sa chaleur, tout près.

Je veux mener une vie équilibrée, courir sous le ciel, qu’il soit enluminé de soleil ou voilé de pluie ou de neige. Et comme le conseillent les alcooliques anonymes, je veux trouver la force de changer ce que je peux changer, avoir la sagesse d’accepter ce qu’il est impossible de changer et le discernement qu’il faut pour savoir faire la différence. Pour y arriver, je veux vivre dans un bel espace où se croisent lumière et couleur. Je veux des dizaines de plantes qui s’affairent à fabriquer de l’air pur et un chien que j’amènerais courir sur la montagne. Je veux avoir du temps pour me poser sur l’herbe, fermer les yeux et goûter les caresses du soleil. Je veux prendre le temps d’écouter le souffle du vent quand il remue le parfum des grands arbres. Je veux remarquer la saison des crapauds et celles des ouaouarons, connaître le nom des oiseaux et celui des fleurs sauvages. Je veux avoir assez de temps pour passer des heures à me perdre dans un ciel étoilé.

« Shoot for the moon. Even if you miss, you’ll land among the stars. » Parfois attribuée à Oscar Wilde, surtout sur les sites francophones, cette citation serait plutôt d’un auteur américain moins connu : Les Browns.

Aurore boréale sur la route Transtaïga