Pluie
Il ne faut pas croire les miss météo. La vie n’est tissée que de détours et de surprises. En me levant ce matin, je m’étais préparé mentalement au pire : courir sous la pluie parfois forte, le froid, la grisaille. C’est ce qui est prévu pour toute la semaine encore. Les quelques derniers jours de soleil n’étaient qu’un aperçu de ce qu’aurait pu être le mois de mai. Quelques heures plus tard, je me retrouvais avec les Galopins les plus braves, sur la montagne. À peine de la pluie, rien qu’un picotement frais dans l’air doux. La température idéale pour courir.
Noyée dans le brouillard, la montagne avait des allures de forêt primordiale. Le vert nouveau palpitait dans la pénombre. Des trilles blancs fantomatiques ponctuaient le sous-bois comme un signal. Les ouvertures qui surplombent la ville n’offraient en spectacle que le chaos des nuages, effiloché par le vent. Quand je croisais des coureurs sur le chemin désert, ils apparaissaient soudain devant moi et disparaissaient aussitôt derrière. Intérieurement, je remerciais tous les écologistes qui ont su protéger la montagne de l’ambition des promoteurs. Chaque semaine, le paysage se métamorphose. Les teintes, les parfums, l’ambiance sonore créent un univers totalement nouveau.
L’homme de la lune reparti en orbite, je me retrouve avec de nouvelles plages de temps libres. Des plages désertes sous la pluie. Du temps pour lire, pour rêver et imaginer la suite des choses. Au fil de mes semaines, je me tais et j’observe. Je laisse mon esprit voler haut et loin s’il en a l’élan. J’attrape des images, des bribes de conversations. Je regardais les photos du nouvel appartement d’Alexis en me disant que c’est un endroit comme celui-là, lumineux et coloré, où j’aimerais vivre. Certains instants s’impriment dans ma pensée. Ces sourires échangés sur la piste de danse au Latulipe. La complicité toute simple d’un moment de plaisir partagé. Le goût de la citronnelle de cette soupe thaïlandaise épicée, alors que, seul à ma table, je regardais la pluie lécher la vitre. Ces deux amies dans la cinquantaine qui discutaient à la table derrière. La confiance de leurs confidences. Le plaisir qu’elles avaient à trouver le mot juste. Je rêve. Et pendant ce temps, la pluie, comme les larmes, œuvre pour modifier la ville jusqu’au cœur de la terre. Pour nettoyer et ouvrir l’espace.
L’ange du monument Sir Georges Étienne Cartier (je crois qu’il représente la renommée), la main levée, marquait la frontière nette entre la ville sous l’averse et la montagne embrumée. J’aurais voulu avoir mon appareil photo.
Une douleur derrière la cuisse droite m’oblige à être plus attentif. J’ai acheté de nouveaux souliers, j’aurais dû le faire depuis plusieurs mois. Je m’étire plus longuement. Jean-François m’a conseillé de voir un physio avant le marathon. J’attends d’être couvert par l’assurance collective du Jardin. C’est finalement à Montréal que je vais courir mon premier marathon. Pour le moment, c’est le demi d’Ottawa qui m’attend dans deux semaines. Le printemps tardif me permettra peut-être de voir les dernières tulipes. Je ferai un bras d’honneur à HarpeUr en passant sous les fenêtres du parlement.
Toutes les miss météo, des plus jolies aux plus compétentes, annoncent encore de la pluie, pour au moins une semaine. Sur iTune, j’ai acheté It’s raining men un succès disco de 1982 des Weather Girls. C’est immanquable, les premières mesures de cette chanson me font sourire, même quand je cours sous la pluie glacée. I’m gonna go out. I’m gonna let myself get: absolutely soaking wet!





