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Billet avec le mot-clef ‘peur’

Long jour

La perspective d’avoir bientôt plus d’heures de liberté me motive à courir davantage. J’ai augmenté les temps, je fais des sorties de huit kilomètres plus régulièrement, en tentant de varier les parcours et les surfaces. Je suis assez fidèlement le programme qui devrait me mener au demi-marathon, à la fin de l’été. Aujourd’hui, j’ai pris le nouveau sentier de gravier qui traverse désormais le centre du parc Maisonneuve. Le ciel changeant et les arbres en fleur capturent et retiennent mon attention. Mon corps court tout seul comme un cheval sûr et fidèle, pendant que mon esprit plane au-dessus du parc.

Mais lorsque les longues sorties sont suivies d’une journée de travail, la fatigue m’attend dans le détour. Depuis plusieurs jours, je suis secoué par des extrasystoles, une fantaisie du cœur causée par une défaillance électrique de la quincaillerie cardiaque. Les oreillettes ou les ventricules sautent un battement, de temps à autre. Le médecin me dit que c’est un problème bénin et commun et il m’interdit le café. Mais j’ai l’impression que chaque sursaut du cœur est une brèche par laquelle s’échappe mon énergie.

Curieusement, quand je suis presque au bout de la fatigue, je n’ai pas envie d’aller dormir. Je me sens plus fragile. Je cherche à me rassurer. Des fringales se réveillent. J’ai soudainement l’idée de tout ranger. Je colle à la lumière de l’écran du MacBook, comme un papillon de nuit. Il me faut un livre, du papier ou de la musique pour capturer mon esprit et l’occuper le temps que mon corps s’apprivoise à la nuit, retrouve sa propre chaleur entre les draps et manifeste en s’étirant son désir de s’abandonner.

Après le jour

Le bon côté de l’insomnie, c’est qu’elle fait apparaître des heures suspendues, des heures de liberté pour toutes ces choses inutiles, mais essentielles : réfléchir, rêvasser, lire ou écrire. Ce sera aussi l’avantage de mon futur emploi. En additionnant la journée travaillée en moins et le temps que je ne passerai plus dans le transport en commun, je devrais me retrouver avec onze heures toutes neuves, chaque semaine.

C’est fait. J’ai remis ma démission, hier. Je suis allé dîner avec El Poblano juste avant, pour le dire à un ami et me donner du courage. J’ai fait les cent-pas devant le bureau du directeur pendant qu’il parlait au téléphone. Et je suis entré aussitôt qu’il a déposé le combiné. Il attendait ma réponse pour un nouveau poste qu’il m’avait proposé. J’ai commencé par lui dire que j’avais choisi de refuser le poste. Puis, qu’il y avait un élément nouveau. On me proposait un emploi avec de meilleures conditions, ailleurs. Quand je suis nerveux, je parle très vite, mais je crois que c’était quand même compréhensible.

Le soulagement a grandi, au fur et à mesure que je l’annonçais, d’abord à mon superviseur, puis à mes collègues, du plus ancien au dernier arrivé. Une certaine euphorie, comme si des mois de fatigue s’étaient évaporés d’un seul coup. J’ai même retrouvé le plaisir de m’attaquer à ce qui me reste à faire avant de partir. Au cours des deux prochaines semaines, je dois boucler tous mes projets, transférer mes dossiers et tout classer en prévision de l’arrivée de mon successeur.

J’ai quitté le bureau le dernier. Derrière les immenses fenêtres, le ciel tournait lentement au marine. Je n’avais plus envie de partir. Ce boulot a pris beaucoup de place dans ma vie (trop, sans doute). Je sens déjà le vide qu’il va me laisser. J’ai travaillé d’arrache-pied pour une cause à laquelle je croyais. Avec des collègues extraordinaires avec qui j’ai affronté les difficultés et tissé des complicités. Pendant une année, ce travail a véritablement donné du sens à ma vie. J’étais important. Ces hommes avaient réellement besoin de moi. Pendant une année, j’ai eu l’occasion d’être pleinement moi-même, tout en mettant à profit, le meilleur de mes possibilités.

À l’euphorie et au soulagement se mêlent donc une certaine tristesse et un peu de peur face aux grandes questions qui se dressent de nouveau devant moi : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Pourquoi ? Comment ? Le poste que j’ai accepté est temporaire. Six mois de « repos » avant de repartir à zéro. Même si je n’arrive pas à chasser complètement la peur de me tromper, je sais que j’ai fait le meilleur choix possible. Ne me reste qu’à bercer ma tristesse. J’aurais bien aimé trouver refuge sur une épaule, m’abriter entre deux bras. Il était trop tard pour espérer parler au téléphone. Personne n’était connecté sur le Net. À défaut de toucher et de sentir de la chaleur humaine, j’avais besoin de dire les émotions et d’être écouté, même virtuellement. Même le Minotaure aurait fait l’affaire. Il y a de la tendresse involontaire, jusque dans le désir le plus cru. Mais il était déjà tard. Je me suis caché sous les oreillers et je me suis endormi.

Nowhere

Sans attentes. C’est ainsi que je voudrais vivre, si je pouvais maîtriser complètement mes pensées et mes émotions. C’est lorsque je n’attend rien que je peux le mieux goûter chaque instant. Si je regarde en arrière, tous les moments les plus forts de ma vie étaient des imprévus, des situations auxquelles je n’étais pas le moins du monde préparé. Je suis plutôt du genre à me cantonner en terrain connu. J’ai ainsi l’illusion d’avoir un peu plus de contrôle. Ma tête est une machine qui s’emballe constamment pour planifier, organiser et imaginer chacun des pas que je pose devant moi.

Sans attentes. C’est ainsi que je voudrais écrire. Choisir de le faire sur un blogue, c’est un peu nager à contre-courant pour tenter de s’éloigner du centre d’un tourbillon. Le connu, le convenu, le désir de plaire m’attirent comme une force gravitationnelle. J’avais besoin de me battre ainsi contre moi-même. Peut-être que si je m’abandonne au courant, la force centrifuge me déportera un peu vers l’extérieur. J’ai envie de partir sur un nowhere. Sortir de mes histoires, ouvrir de nouveaux territoires, inventer qui je suis, c’est ce que je veux faire ici.

Trois tares

Dès que j’aime quelque chose, se déclenche en moi la peur de perdre. C’est un automatisme, une mécanique précise et infaillible. Si j’apprécie un moment, si je ressens du plaisir, tout de suite je sens l’envie de m’accrocher comme si j’étais au bord du gouffre. Cette carence béante, je la porte en moi. Un trou noir flotte constamment au-dessus de ma tête, comme une auréole. J’ai peur que les gens l’aperçoivent et s’enfuient en hurlant. Je sais que très souvent dans le passé, j’ai saboté des moments de bonheur en agissant comme quelqu’un qui se noie. C’est l’histoire de tous les menus drames de ma vie. J’essaie de m’habituer au plaisir à très petite dose…

J’ai le coeur qui sursaute de temps à autre. On appelle ça des extrasystoles. Les influx nerveux circulent mal et nuisent à la synchronisation des ventricules et des oreillettes cardiaques. La désynchronisation augmente et quand elle atteint son maximum, le cœur saute un battement. Si je prends mon pouls, je peux noter le battement manquant comme si mon cœur s’arrêtait. Au battement suivant, il doit faire un effort supplémentaire et j’ai l’impression diffuse de recevoir un coup dans la poitrine. C’est très désagréable. J’en ai parlé à mon médecin, j’ai fouillé les Internets. Il n’existe pas de solution. Cette fantaisie du coeur n’a pas de conséquences et l’on doit apprendre à vivre avec. Éviter les excitants peut diminuer le phénomène. L’exercice physique me donne une pause, le muscle cardiaque redevient synchrone à l’effort. Comme la science ne m’offre aucune réponse, je me tourne vers la poésie et je me demande ce qui pourrait faire battre mon cœur…

Finalement, je suit doté d’un ego démesuré, mis en place très tôt pour couvrir soigneusement un complexe d’infériorité congénital. C’est souvent une barrière qui m’entrave mes actions et m’empêche d’avancer. J’avais pris la résolution d’apprendre l’anglais. Les cours progressent bien, je suis assidû et très motivé. J’arrive à un point où c’est plus difficile. Je crois que j’ai atteint mon niveau d’incompétence, je dois redoubler d’effort. J’en suis au point où je dois converser. Si mon interlocuteur parle calmement, je n’ai aucun problème à le comprendre et à suivre ses idées. Mais quand vient le temps de répondre, je bloque. Mon interlocuteur a beau se montrer patient, attentionné, encourageant, j’ai tout à coup l’impression d’être un déficient intellectuel profond et un incapable. J’arrive à tenir dans cette position quelques minutes seulement. Puis le courage me manque et je me replie, gêné, sur le français. À force d’humour et d’acharnement, j’arriverai bien à franchir ces barrières. Je dois replonger à l’eau sans relâche…

Ma peur

Le VIH occupe aujourd’hui une place microscopique dans ma vie. La place qu’il mérite. La place qui sied à un virus. Depuis environ quatre ans, la médication le maintient K-O. Et ma charge virale demeure indétectable. Mon système immunitaire a récemment dépassé la barre des 400 CD4 et il navigue lentement vers les 500, le seuil symbolique de la normalité. Dans mon quotidien, le virus doit se limiter aux cases d’un pilulier. J’ai même trop souvent tendance à oublier le pilulier. Je n’y pense plus et c’est pourquoi j’en parle rarement ici. L’impact du virus sur les autres et dans la société, les injustices qui y sont liées, la mort autour de moi m’occupent fréquemment l’esprit. Mais l’impact direct du VIH sur ma vie est négligeable.

La grande peur que j’ai déjà ressentie, alors que j’avais les pieds au bord du gouffre, a rétréci jusqu’à devenir presque imperceptible. C’est maintenant un sentiment sourd et diffus qui passe facilement inaperçu. Mais elle n’est pas complètement disparue et je porte cette peur sans trop en être conscient. Elle s’éveille insidieusement dès que je suis fatigué ou fragile. Elle s’enflamme pour un éternuement, un oubli ou un rhume. J’ai peur, tout au fond de moi. Peur de mourir avant d’avoir vécu. Peur que le virus ait fait des ravages silencieux qui me mèneront au cancer généralisé ou à la démence. J’ai peur de ne plus avoir les moyens de payer les médicaments. J’ai peur de souffrir, j’ai peur de perdre, j’ai peur d’oublier.

Cette peur me mine sans faire de bruit. Quand je suis très pris par le quotidien, je ne le remarque pas. Mais elle brûle en moi et participe alors à mon épuisement général. Lorsque je m’arrête et que je suis seul dans l’obscurité, elle sort de l’ombre et je vois clairement son travail de sape. Je la déteste. Je dois la garder à l’oeil si je ne veux pas lui laisser le pouvoir. Il me faut apprendre à la regarder aller et à vivre avec elle. Je me doute bien qu’elle risque d’être toujours là. Je ne sais pas comment me rassurer. Souvent, je me dis que ce serait bien que je croie en Dieu. Je pourrais m’en remettre à lui et ce serait beaucoup plus simple. Mais, si Dieu existe, je refuse de croire en lui. Je préfère le doute et la beauté du mystère. Je préfère apprendre à vivre avec la peur. Je veux vivre ma vie en entier, et ma peur en fait partie.



Hallelujah de Leonard Cohen, reprise par Ariane Moffatt
Trauma – Épisode 01

Fidèle

Le temps glisse. Il se contorsionne, se replie et s’élance. Je le regarde, inquiet, se transformer, enfler, presque s’immobiliser. Mais le compte à rebours ne s’arrête pas, je le sais. Les minutes, les secondes tombent l’une après l’autre et disparaissent entre les phases de la lune. Quatre mois se sont écoulés depuis que j’ai cessé de bloguer. 120 jours, 2 880 heures, 172 800 minutes, 10 368 000 secondes. Le côté technique, la complexité d’une nouvelle plate-forme et mon incompétence en la matière sont en cause.

Mais il y a surtout la tentation du silence, le besoin d’être un moment invisible, de chercher l’ombre en rasant les murs. Et quand l’envie de raconter me chatouille un coin de la tête, la page blanche me paraît une montagne, une masse impossible à entamer, un territoire vierge qu’il serait sacrilège de profaner. Mon orgueil me jette un air narquois dans le miroir. Mais la peur me tient par les ouïes. Poursuivre la lecture