Dormir
Le cow-boy — Qu’est-ce qui se passe, t’as des soucis ?
Moi — Mon cerveau fait la grève, il refuse de produire de la mélatonine.
Près de trente-six heures sans sommeil. C’est physiologiquement possible. Je sais que j’ai posé le pied par inadvertance dans un cercle vicieux. Fatigue-colère-découragement-panique-insomnie. Je ne saisis pas ce que mon corps veut me dire. Mais s’il veut que je le comprenne, il devra apprendre à s’exprimer de façon compréhensible. Parce qu’en ce moment, le message ne passe pas. Depuis le temps que je deale avec l’insomnie, je connais TOUS les trucs pour dormir : du lait chaud à la verveine, des remèdes de grand-mère aux méthodes éprouvées scientifiquement. J’ai lu tout ce qui s’est publié en ligne sur le sujet. Je pourrais écrire La grande encyclopédie en cinq volumes de l’insomnie. Rien n’y fait. Je ne dors pas.
« There’s a difference between knowing the path and walking the path. » – Morpheus, The Matrix (1999)
Au milieu de la nuit, étendu dans mon lit, les yeux grands ouverts, je sentais des vagues d’adrénaline courir dans mon corps. J’essayais de faire une relaxation guidée téléchargée sur mon iPod. Mais je n’avais pas la concentration pour suivre les consignes, mon esprit s’échappait constamment dans tous les sens. J’ai bien dû somnoler quelques heures en rêvant que je n’arrivais pas à dormir. À cinq heures du matin, j’en ai eu assez et je me suis levé. (C’est curieux, ça ne m’arrive que lorsque je suis en congé.) Changement de plan, courir n’est pas une bonne idée. La longue sortie est remise à demain. (Je vais bien m’endormir d’ici là !) Depuis dix heures du matin, je lutte contre l’envie de m’étendre et de fermer les yeux. J’ai le décalage horaire sans le voyage. Il faut traverser la journée. Une heure après l’autre. Demain, ça ira mieux.
J’ai une liste de lecture pour ces occasions qui s’appelle Hop-la-vie. S’activer, n’envisager que le pas suivant. C’est comme lorsque l’envie me prend de m’arrêter au beau milieu d’une course. Je la vois, elle est là et j’attends qu’elle disparaisse. Entre temps, chaque petit pas compte. Si l’envie ne lâche pas, je me perds dans le paysage. Ça passera. Tout passe. Je me souviens comment je dormais bien près de l’homme de la lune. Depuis, je n’ai partagé le lit de personne. Peut-être sera-t-il le dernier. Même si je suis certain d’avoir fait le bon move, il me manque. Je m’ennuie de son calme et de son indolence précise et mesurée. Je m’ennuie des rêves que j’avais construits autour de lui. Encore là, c’est une question d’heures. Plus tard. Plus tard, ça ira mieux. Il se diluera en souvenir vague et je me féliciterai d’avoir mis fin à cette relation qui n’en était pas une. Il faut juste que passent les heures. Revenir à la base : respirer, manger, dormir. Et faire un pas après l’autre.
Dans les premières pages de La grande encyclopédie je voudrais inscrire : première règle : ne pas paniquer. Le corps sait ce qu’il fait. C’est un grand paresseux et s’il a besoin de dormir, il dormira. Rien ne sert d’argumenter, il a toujours le dernier mot.

Morphée et Iris par Pierre-Narcisse Guérin, 1811 (Wikipédia) Plus efféminé que ça, tu meurs !
Post-scriptum à mon corps : si tu ne dors pas ce soir, tu vas vraiment souffrir. Demain matin, on court 16 km et je ne ferai pas d’autres pauses que celles qui sont prévues au programme. Tiens-toi-le pour dit.





