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Billet avec le mot-clef ‘printemps’

Prière

Crème de rage glacée. Deux bols vides. Coaticook au sucre d’érable croquant, la meilleure. J’ai planté mes trois annuelles, un lantana et deux trucs qui tombent en zigzag, couleur paille. De la menthe et trois cocottes dans la tasse géante en céramique vert lime, pour le balcon derrière. C’est le jardin d’ombre dont je gratte la terre, à défaut de mieux. La chaleur s’appesantit, la nuit.

Je cherchais ce qui m’empêchait de dormir. C’est venu comme ça, un matin. Clair. Je suis comme à bout de courage. Ces dernières années, j’ai croisé des tonnes de désillusions. Des brusques et des plus profondes, des vastes comme l’hiver. Tous mes décors de cartons sont tombés comme des dominos. Il n’y a plus rien. Je suis terrorisé.

Je n’ai qu’un seul ami, le cow-boy. Mon égal dans la sauvagerie du caractère. Il se débrouille pourtant mieux que moi en société. Il m’admire parce que je me jette constamment dans le vide. Je me bouscule. Je me dépasse incessamment. Je l’envie parce que sans s’en apercevoir, il se construit des petits bonheurs. Il les collectionne, comme un premier de classe. Pendant que je me saigne à foncer dans les murs et à défoncer les portes ouvertes.

Je voudrais du temps et de la patience. Je ne sais plus si tout cela est possible. Les rêves les plus simples glissent entre mes doigts comme des reflets de lune dans l’eau. Je ne sais plus si tout cela en vaut la peine. Il n’y a plus de réponses, il n’y a que des questions. Je reste là, pourtant, sans m’effondrer.

Et je cours, toujours, dans les matins mouillés. Courir pieds nus pendant quinze minutes. Sur l’herbe et sur l’asphalte. Un objectif en extra pour septembre. Et je lave la vaisselle en ordonnant les mots. Juin s’amenuise et soupire. L’orage se laisse désirer. Je me répète que ce soir je dormirai. Le sommeil répare tout. Il le faut. Même sur cela, je sais que je n’ai pas le contrôle. La vie est un rapide blanc qui brise les immobiles. Je cherche un peu de pluie pour y poser mon front.

Mon ami Bixi (4)

Par un jour de juin, Montréal est passé sous les tropiques. Comme si dans un sursaut, l’axe de la terre s’était déplacé. J’ai abandonné mon vélo dès que j’ai trouvé une station dans le Mile-End. Le vent était saturé de pollen et du parfum des seringats. Le soleil dorait la poussière qui flottait dans l’air chaud. Avec tous les travaux, la ville a des allures de favelas, chaotiques et désordonnées. Mais son côté latin se révèle : sensualité exacerbée, nonchalance, bonheur de vivre. Il y a des étés où la chaleur devient insupportable, mais ce soir-là, la température était juste… idéale. Je n’étais quand même pas fâché de me retrouver les deux pieds sur le trottoir. La route avait été harassante.

Le site Web de Bixi est magnifique ; tout en mouvement, en couleur et en transparence. Mais il n’est pas fonctionnel pour deux cents. Il met une éternité à se charger. Le visuel des commanditaires y prend tellement de place que l’information que l’on recherche (nombre de vélos et nombre de places libres) est illisible. J’ai donc trouvé une autre option : Ride The City – Montreal. Un site simple et bien conçu, qui peut même indiquer le chemin le plus sûr en vélo, entre deux points de la ville. Ride The City me recommandait de prendre une piste cyclable qui longe un chemin de fer, à la hauteur de la rue des Carrières, un peu au nord de chez moi. Mais comme j’ai la tête dure et que je suis attaché à mes petites habitudes, j’ai plutôt emprunté celle de la rue Rachel. C’était l’heure de pointe et la circulation était dense, sur la piste cyclable comme dans la rue. Je suis certain qu’il n’existe pas d’asphalte plus défoncé que celui de cette piste. À trois endroits, des tronçons de rues étaient en réparation, complètement éventrés, et tout le monde, automobiles et vélos, devait se croiser sur une seule voie. La plupart des gens étaient plutôt zen. Moi j’étais à bout de nerfs quand j’ai enfin pu tourner sur Henri-Julien. Une très jolie rue du Plateau, mais excessivement étroite. Entre les deux rangées de voitures stationnées de chaque côté, il ne restait que l’espace d’un véhicule. Devant moi, une camionnette et une automobile derrière. Pris en sandwich, j’ai pédalé comme un fou, pour tenir leur rythme. Il y avait tellement de dos d’âne, de stop et de travaux que j’y arrivais. Mais quand j’ai vu la première station Bixi, je me suis jeté dessus, soulagé.

En marchant lentement vers Saint-Laurent, j’ai été coupé par un autre cycliste. Il a été immédiatement pardonné quand je l’ai regardé s’éloigner. T-shirt sombre ajusté sur corps longiligne. Bras gauche entièrement tatoué. Son jeans étroit, porté en bas des fesses, révélait des boxers bleu ciel et des fesses qui avaient l’air plus croquantes que des Granny Smith. J’ai retrouvé la rue Saint-Laurent avec ses parfums étrangers, sa faune colorée et ses juifs hassidiques en robes noires, boudins et grands chapeaux. Je suis allé manger au Lawrence avec Hugh. Dernier souper pour souligner mon anniversaire. C’était particulièrement bon. Le menu élaboré autour des produits de saison offrait un plat végétarien et plusieurs plats de poisson. Maquereau, têtes de violon, ketchup de rhubarbe et fromage de chèvre. Tout était exquis. Avoir la bouche pleine me donnait un break. La conversation se déroulait en anglais et mon anglais déjà chancelant, rouille, faute de pratique.

Au retour, Hugh m’a raccompagné jusqu’à la piste cyclable que m’avait recommandée Ride The City. On est passé par un étrange petit parc, à mi-chemin entre un terrain vague et un jardin de sculpture à l’esthétique industrielle. On a traversé la voie ferrée par un trou dans la clôture. (Les employés du chemin de fer ferment perpétuellement les trous dans le grillage et les résidents du secteur les ouvrent à nouveau.) Il m’a laissé, de l’autre côté du chemin de fer, sur ce qui ressemblait à un chemin de campagne. Le chemin de terre battue, d’une bonne largeur, longeait la voie ferrée. Une haute clôture les séparait. Dans la pénombre, j’ai traversé des boisés et des zones industrielles dont j’ignorais l’existence. Je suis passé de l’ouest à l’est de la ville, sans croiser aucune intersection. Comme la voie ferrée, la piste enjambait les grandes artères par des viaducs. Dans le temps de le dire, je me suis retrouvé, en plein cœur du Vieux-Rosemont où la bande cyclable m’a mené jusqu’à ma station Bixi. À côté du Mile-End, le Vieux-Rosemont a l’air d’une vieille banlieue calme et cossue. J’aime ce quartier pour ses grands arbres. C’est probablement à cause de leur nombre, que l’été me semble, ici, plus tempéré. La brise était tiède et douce. Et la lune montait aux grelots des grillons.

Pour en savoir plus sur la piste cyclable des Carrières et le Guerilla Garden : Le Polyscope

Une sculpture de Glen LeMesurier, photographie : Recreating Eden

Seul

La ville pleure à grande eau. Oui, écrire me fait du bien. Que ce soit sur papier à la lueur d’une lampe, ou sur ce clavier, devant l’écran lumineux. Mais publier mes billets ici n’est pas toujours sain. Premièrement, je m’y retrouve à la merci du premier venu. Et je tombe si facilement dans le désir de plaire. J’ai tellement besoin de me voir dans le regard de l’autre. Combien de conneries j’ai faites au cours des dernières années pour me rendre intéressant ? Profondément malheureux, ce n’est pas grave, mais je ne serai jamais ennuyant. Ce qui m’amène souvent à rêver la réalité plutôt que d’y goûter, même les beaux moments. Quand tout est terminé, je me retrouve les mains vides, avec trois commentaires et une vague impression d’avoir manqué quelque chose. Encore aujourd’hui, j’ai parfois cette envie de me coltailler avec la nuit pour en revenir avec des mots qui brillent.

Quand j’ai couru, bien dormi ou mangé avec plaisir, j’ai le corps qui crie pour le contact d’un autre. Comme un chiot séparé de sa portée. Je sais que cette envie est en partie liée à l’angoisse. La chaleur humaine est un anxiolytique puissant. Jamais je n’ai pris le temps d’apprivoiser la solitude. Je l’ai subie, pourtant, pendant des années. Je l’ai même vécue à l’intérieur du couple. Mais toujours, j’ai refusé de la regarder. Je préférais fuir dans les rêves ou dans le passé. Je deviens un acrobate quand je veux éviter la réalité.

J’ai le corps lourd comme un fruit, prêt à fendre. Des flashs me reviennent constamment dans la tête : le froissement des cheveux qui s’emmêle, la brûlure de la peau, ses pulsations, les parfums corsés de l’intimité, les larmes qui roulent, la sueur, le sperme. Je me rappelle quand j’avais 20 ans. C’est relativement tard que je suis sorti du placard et à 20 ans, je n’avais jamais embrassé. J’avais cette crainte stupide de ne pas savoir comment faire. Cette espèce de peur irrationnelle revient souvent, comme si je pouvais tout oublier. Perdu l’art de faire des caresses, effacé, dans un blanc de mémoire.

C’est d’ailleurs le corps qui a parlé pour m’obliger à arrêter. Alors que je faisais mes bagages pour Ottawa, un virus extérieur a assiégé mon système. En quelques jours, je pensais aller mieux. Mais pendant les semaines qui ont suivi, j’ai réalisé de quoi je me relevais. J’ai dormi de longues nuits sans jamais venir à bout de la fatigue. Je n’ai eu d’autres choix que d’arrêter de courir. Je recommence, timidement. Et je me demande pourquoi je cours. Je veux que la réponse m’apparaisse pendant mes sorties, qu’elle soit teintée de ce plaisir de la liberté. La course est un combat contre mes démons, mes peurs, ma colère et ma culpabilité. Je les affronte, un pas à la fois, mais je dois aussi m’en protéger. L’écriture me libère, mais en livrant mes mots sur la toile, je me jette, corps et âme, dans un torrent tumultueux. Je dois prendre le temps de trouver les gués, d’explorer la rive.

Trame sonore : Dans la nuit – Horror Inc. (aka Marc Leclair)

Rain / Pluie

Vouloir la lune

Je veux obtenir un vrai travail. C’est-à-dire un emploi avec une certaine stabilité où mes compétences sont reconnues et qui me permet de vivre décemment. J’ai besoin de me sentir utile et de sentir que je fais partie d’une équipe. Une équipe qui relève des défis et contribue à faire avancer le monde. Je veux un emploi où je pourrai mettre à profit mon imagination, mon sens de l’organisation, mon instinct comme mon empathie. Et mettre ces habiletés au service d’un idéal. Je veux un travail où je pourrai apprendre sans cesse, utiliser ma mémoire, ma logique et mon esprit critique, inventer.

Je veux fréquenter quelqu’un qui me plaît et qui s’intéresse réellement à moi. Qui n’est ni marié, ni en couple, et qui envisage la possibilité de vivre une vie de couple avec quelqu’un dans mon genre. Je veux sourire, parfois, juste en l’imaginant qui m’attend. Je veux voir la fierté dans ses yeux, partager avec lui le quotidien et savourer avec lui une complicité quand le banal tourne à l’aventure. Je veux aimer son honnêteté, sa naïveté, son enthousiasme. Je veux apprécier chez lui les détails que seul le temps permet de découvrir. Je veux m’émerveiller en le regardant dormir pour ensuite m’abandonner à la nuit en devinant sa chaleur, tout près.

Je veux mener une vie équilibrée, courir sous le ciel, qu’il soit enluminé de soleil ou voilé de pluie ou de neige. Et comme le conseillent les alcooliques anonymes, je veux trouver la force de changer ce que je peux changer, avoir la sagesse d’accepter ce qu’il est impossible de changer et le discernement qu’il faut pour savoir faire la différence. Pour y arriver, je veux vivre dans un bel espace où se croisent lumière et couleur. Je veux des dizaines de plantes qui s’affairent à fabriquer de l’air pur et un chien que j’amènerais courir sur la montagne. Je veux avoir du temps pour me poser sur l’herbe, fermer les yeux et goûter les caresses du soleil. Je veux prendre le temps d’écouter le souffle du vent quand il remue le parfum des grands arbres. Je veux remarquer la saison des crapauds et celles des ouaouarons, connaître le nom des oiseaux et celui des fleurs sauvages. Je veux avoir assez de temps pour passer des heures à me perdre dans un ciel étoilé.

« Shoot for the moon. Even if you miss, you’ll land among the stars. » Parfois attribuée à Oscar Wilde, surtout sur les sites francophones, cette citation serait plutôt d’un auteur américain moins connu : Les Browns.

Aurore boréale sur la route Transtaïga

Juin avant l’heure

Pendant que je me tais, les saisons avancent. On dit qu’une image vaut mille mots.

Le Micocoulier de l'étang
Houblon au Premières Nations
Tapis de pachysandre
Belle inconnue, jardin de crevasses
Clintonie boréale sur pain de perdrix, Premières Nations

Et sur mon autre blogue, le calendrier des travaux pour un jardin urbain : Juin, sur Ruelle Verte.

Renoncer

Quatre jours. Quatre jours avant la course pour laquelle je m’entraîne depuis cinq mois. Dimanche dernier, j’ai eu du mal à compléter la plus petite sortie de la semaine, un six kilomètres. Je n’y arrivais pas, sans trop savoir pourquoi. Le lendemain, je me réveille avec une toux qui venait des fonds des bronches, la tête dans le vague, la fièvre. Panique. Colère. Découragement quand je jette un oeil au bout de papier où je consigne mes entraînements depuis janvier.

Il fallait trancher. Si je n’allais pas mieux, je ne ferais pas le demi d’Ottawa. J’ai pris l’après-midi de congé. (Cette année au Jardin, j’ai droit à 3 heures de congé de maladie payées, youhou !) Je me suis étendu en espérant que mes 450 CD4 allaient se botter le cul pour venir à bout du nouveau virus qui assiège mon système. J’ai fait tout ce qu’il fallait, c’est à dire : rien. M’arrêter. Boire beaucoup de liquide. Le plus dur a été d’accepter que je n’allais peut-être pas courir. C’est toujours ce que je trouve le plus difficile, renoncer.

Mais renoncer, c’est aussi jeter du lest quand la montgolfière perd de l’altitude. J’ai abandonné. Je me suis répété que des courses, il y en aurait plein d’autres. Que c’est peut-être ce que ce virus doit m’apprendre. Et la montgolfière s’est mise lentement à remonter. Après une nuit de sommeil, la toux avait quitté les bronches pour se muer en mal de gorge. Dès que le mal s’éloigne des poumons, je suis rassuré. J’ai arrêter de m’en faire. Je suis retourné au travail pour une dernière journée. J’ai essayé d’y trouver du plaisir. J’y suis parvenu.

Mais le lendemain, rechute. La toux revient en force. Mes voisins n’ont pas dormi de la nuit, cette nuit-là. Je me suis mis à avoir peur, au matin, quand j’ai vu du sang dans le mouchoir où je toussais. Pas de place à ma clinique habituelle avant lundi. Info-Santé m’a recommandé une clinique louche. J’ai attendu 4 heures dans la salle d’attente exiguë pour me faire dire que c’était un petit virus et que le sang c’était quelque chose qui pouvait arriver quand la toux est forte. Du repos. Je suis assommé par le mal de tête. J’ai donné ma place au demi-marathon à quelqu’un qui n’avait pu en avoir une. Il va courir en mon nom. Ma première idée était d’aller quand même à Ottawa. Mais mal en point, comme je le suis, je préfère rester à Montréal.

Et je suis en colère contre la vie. Tout ce que j’ai entrepris depuis janvier s’est révélé un échec. Échec professionnel chez Zorro. Échec amoureux avec l’homme de la lune. Cette course était le seul projet encore devant moi, à portée de main. Cinq mois d’entraînement qui se soldent aussi par un échec. Je suis fatigué. Je ne sais plus si j’ai envie de courir. Je prends une pause. De ce blogue, entre autres. J’y investis énormément de temps et d’énergie et je n’en retire presque rien.

Je suis abonné au « word of the day » du dictionnaire Merriam-Webster. Le mot du jour : resign (verb) : to give up (a job or position) in a formal or official way. Examples: « The senator was forced to resign his position. » [no object] « The newspaper’s editor resigned after the scandal. » « He resigned from his job as principal of the school. »

the gift of the moose

Pluie

Il ne faut pas croire les miss météo. La vie n’est tissée que de détours et de surprises. En me levant ce matin, je m’étais préparé mentalement au pire : courir sous la pluie parfois forte, le froid, la grisaille. C’est ce qui est prévu pour toute la semaine encore. Les quelques derniers jours de soleil n’étaient qu’un aperçu de ce qu’aurait pu être le mois de mai. Quelques heures plus tard, je me retrouvais avec les Galopins les plus braves, sur la montagne. À peine de la pluie, rien qu’un picotement frais dans l’air doux. La température idéale pour courir.

Noyée dans le brouillard, la montagne avait des allures de forêt primordiale. Le vert nouveau palpitait dans la pénombre. Des trilles blancs fantomatiques ponctuaient le sous-bois comme un signal. Les ouvertures qui surplombent la ville n’offraient en spectacle que le chaos des nuages, effiloché par le vent. Quand je croisais des coureurs sur le chemin désert, ils apparaissaient soudain devant moi et disparaissaient aussitôt derrière. Intérieurement, je remerciais tous les écologistes qui ont su protéger la montagne de l’ambition des promoteurs. Chaque semaine, le paysage se métamorphose. Les teintes, les parfums, l’ambiance sonore créent un univers totalement nouveau.

L’homme de la lune reparti en orbite, je me retrouve avec de nouvelles plages de temps libres. Des plages désertes sous la pluie. Du temps pour lire, pour rêver et imaginer la suite des choses. Au fil de mes semaines, je me tais et j’observe. Je laisse mon esprit voler haut et loin s’il en a l’élan. J’attrape des images, des bribes de conversations. Je regardais les photos du nouvel appartement d’Alexis en me disant que c’est un endroit comme celui-là, lumineux et coloré, où j’aimerais vivre. Certains instants s’impriment dans ma pensée. Ces sourires échangés sur la piste de danse au Latulipe. La complicité toute simple d’un moment de plaisir partagé. Le goût de la citronnelle de cette soupe thaïlandaise épicée, alors que, seul à ma table, je regardais la pluie lécher la vitre. Ces deux amies dans la cinquantaine qui discutaient à la table derrière. La confiance de leurs confidences. Le plaisir qu’elles avaient à trouver le mot juste. Je rêve. Et pendant ce temps, la pluie, comme les larmes, œuvre pour modifier la ville jusqu’au cœur de la terre. Pour nettoyer et ouvrir l’espace.

L’ange du monument Sir Georges Étienne Cartier (je crois qu’il représente la renommée), la main levée, marquait la frontière nette entre la ville sous l’averse et la montagne embrumée. J’aurais voulu avoir mon appareil photo.

Une douleur derrière la cuisse droite m’oblige à être plus attentif. J’ai acheté de nouveaux souliers, j’aurais dû le faire depuis plusieurs mois. Je m’étire plus longuement. Jean-François m’a conseillé de voir un physio avant le marathon. J’attends d’être couvert par l’assurance collective du Jardin. C’est finalement à Montréal que je vais courir mon premier marathon. Pour le moment, c’est le demi d’Ottawa qui m’attend dans deux semaines. Le printemps tardif me permettra peut-être de voir les dernières tulipes. Je ferai un bras d’honneur à HarpeUr en passant sous les fenêtres du parlement.

Toutes les miss météo, des plus jolies aux plus compétentes, annoncent encore de la pluie, pour au moins une semaine. Sur iTune, j’ai acheté It’s raining men un succès disco de 1982 des Weather Girls. C’est immanquable, les premières mesures de cette chanson me font sourire, même quand je cours sous la pluie glacée. I’m gonna go out. I’m gonna let myself get: absolutely soaking wet!

Keep it real

La lucidité glisse sur ma peau comme une lame. Un faux mouvement, un geste de trop, et elle tranche ma chair. Quand on réclame la vérité, il faut être assez fort pour l’entendre, quelle qu’elle soit. Absorber le choc. Et encore plus difficile : vivre avec, pour les jours et les mois qui suivront. Et marcher sans perdre pied, malgré le vide qui s’ouvre soudain tout autour, malgré la solitude et sa marque indélébile.

Toute ma vie, j’ai fermé les yeux en serrant les paupières de toutes mes forces. J’ai rêvé, oublié. J’ai pensé à autre chose. J’ai fui en empruntant toutes les issues mentales. Je me suis muré dans le déni. Survivre à défaut de vivre. Je n’ai affronté la réalité que lorsqu’elle s’est abattue sur moi. Mais la confrontation m’a rendu plus fort. J’ai grandi, il était temps. Je ne veux plus perdre le fil du réel.

Il ne m’aime pas. J’ai entendu les mots. J’ai réagi avec une maturité qui m’étonne, sans espoirs déplacés, sans reproches et sans éclats. Et je me suis dit que cette histoire à peine esquissée était désormais terminée. Mais tous ces rêves dont je l’avais auréolé continuent de me narguer, chaque nuit. Et depuis mes gestes sont en plomb et le printemps est devenu inutile. Mais je garde les yeux grand ouverts, encoléré, frondeur.

Je dois me faire violence, m’arracher du lit où je sombre, m’éloigner de l’écran scintillant. Sortir, de force s’il le faut, pour respirer les impressions, les saveurs et les chaleurs portées par le vent. Apercevoir la Terre qui poursuit sa ronde. Faire taire la panique. Ne pas me projeter dans un futur lointain idéalisé ou dans les soubresauts d’une tragédie inéluctable et ridicule. Me ramener patiemment au présent. Réaliser où je suis. Les pieds plantés dans ce printemps timide. À m’accrocher à ce que j’ai gagné au fil des ans : une vie qui me ressemble un peu plus, quelques amis précieux.

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Anémone pulsatille au jardin alpin du Jardin botanique de Montréal.