Il y a neuf ans, tonnait le 11 septembre. Désormais, personne ne serait plus à l’abri. Écroulées, les illusions, les certitudes. En cendres, les velléités d’éternité. La paix n’existait pas. Pour la fin de l’été, j’ai voulu voir la mer. J’en ferai des jolies phrases un jour. Pour le moment, j’en ressasse les mauvais souvenirs. Ça n’a pas été là-bas.
Et je suis fatigué de lutter. Je n’ai jamais eu de talent pour la vie sociale. J’ai pourtant fait des efforts, j’ai posé des gestes. J’ai patienté, j’ai tendu des perches, je me suis remis en question. Adolescent, j’ai traversé des années horribles à l’abri d’un bunker d’encre et de papier. La bibliothèque est devenue mon seul refuge. J’en ai assez de me battre. Je renonce. Je retourne au bunker.
Il avait dit tant de fois qu’il se sentait amoureux. J’ai vécu tout le contraire. Je n’étais pas celui qu’il cherchait et je l’ai payé cher. J’ai encaissé la haine et l’indifférence cachées dans les gestes, pris dans des jeux de pouvoir, voilés de mots rationnels et de bon sens. Je croyais être plus solide. Je m’en veux de ne pas avoir vu les signes, de ne pas avoir écouté mes doutes qui étaient là, évidents, dès les premiers instants. Je voulais voir la mer. Je suis revenu démoli, plus seul qu’avant. Je me sentais repoussant, idiot, incapable.
Le demi-marathon derrière moi. Mon projet de voyage prend l’eau. C’était un peu irréaliste de compter sur la bonté des gens, sur le bouche-à-oreille et sur les réseaux d’amis. New York est une ville monstrueusement gigantesque et je n’ai pas réussi à en trouver la clef. Je suis sur le point d’abandonner. J’ai pensé peut-être me tourner vers Toronto. Mais je n’ai plus envie de refaire toutes ces démarches. Et pourquoi partir alors que je n’aurai même pas d’emploi à mon retour ?
Tombés les projets, je retourne dans mon bunker. Travailler pour payer le loyer, manger, dormir et lire. Je vais courir parce que c’est un facteur d’équilibre qui m’empêche de sombrer. Je vais courir comme on promène un chien. Sinon, je dévore des livres jusqu’à ce que la tête élance. Quelques hublots pointant sur le monde : la radio qui babille, les soliloques de Twitter et de Facebook. Il y a les grands arbres du parc qui regardent passer les saisons, impassibles. Ils me servent de repères, de bouées lumineuses dans cette tempête qui présage celles de l’automne.
Ground Zero, New York City. 26 octobre 2001. par Rob Sheridan, sur Flickr