Célibataire
Je crois que c’est la toute première fois. La toute première fois que je le ressens ce sentiment que ma vie est bien comme elle est, en ce moment, en étant célibataire. Si je mets bout à bout toutes mes périodes de célibat, j’obtiens presque une dizaine d’années. Avec le recul, ça peut sembler ridicule, mais pendant toutes ce temps, j’ai eu l’impression que ma vie était un échec. Qu’elle ne pouvait être réussie qu’en vivant avec quelqu’un. Que le célibat était la preuve tangible que je ne valais rien. Il me fallait quelqu’un à mes côtés pour me justifier d’exister.
Qu’est-ce qui a changé ? Je ne sais pas trop. Je me sens plus solide, je me connais mieux. J’ai vécu toutes sortes d’expériences où j’ai découvert des passions et je me suis mis à croire en un avenir. Je sais que je n’ai besoin de personne pour me faire une vie qui a de l’allure
C’est la Loi de Murphy, ou celle de l’attraction universelle. J’ai beau être pas rasé, avoir les cheveux trop longs, quelques livres en trop, m’habiller tout croche, on dirait qu’en ce moment, j’agis comme un aimant pour certains hommes. Ils me placent immédiatement sur un piédestal.
Il y en a un comme ça qui me raconte que mon visage est pure lumière (rien de moins !). Et il dit qu’il veut construire quelque chose avec moi. Après deux rencontres, je trouve ça un peu vite en affaire. « Construire » ? J’imagine le chantier, la poussière, les grues. J’ai eu tant de mal à construire ma propre vie. Trois fois, elle s’est effondrée. Trois fois, j’ai tout repris à zéro, avec chaque fois plus d’habiletés, de précisions, d’expérience. J’ai mis les rêves de vie de couple et d’amour passionnel de côté pour enfin réussir à me bâtir une vie solide. Et j’y suis presque. Le mot « presque » est important. Je suis conscient de la fragilité de tout ça. Et c’est pour ça que le chantier, la poussière et les grues ne me disent rien qui vaille. Je suis bien tout seul.



