Je me désorganise. La première explication, un rêve évanoui, courir mon premier marathon à New York. J’ai passé tant de fois la ligne d’arrivée dans ma tête. J’ai oublié les douleurs, les courbatures, en gardant les yeux fixés sur l’Empire State Building. On dirait que maintenant, plus rien ne me raccroche à la course. Ensuite, la vérité qui fait surface dans mon histoire avec l’homme de la lune, inexorablement. Il ne m’aime pas. Juste pas. Sinon la pluie, toujours la pluie et encore la pluie. L’entraînement est dur. Des douleurs incongrues qui se posent au travers de ma route. Et je ne vois plus l’Empire State. Et jour après jour, encore de la pluie.
« Move on », que je me suis dit. Pour passer à autre chose, je suis sorti. Avec El poblano, le cow-boy ou les gars du club de course. Après avoir couru, j’ai parcouru la ville à cheval sur un bixi. Je suis allé danser pendant des heures. Une, deux, trois Boréales Rousses. Quatre, cinq Black Labels. Un peu de mousse sur les lèvres, le goût du houblon. Quoi de mieux pour oublier un homme que de se jeter dans les bras d’un autre ? La beauté est un piège à con. Il avait 24 ans. J’avoue, ça m’a donné un boost d’ego. Il était beau. Son visage aurait pu être le parfait mélange de tous mes ex. Une tête de brummell, qui me fait perdre la mienne. Un grand brun aux yeux tendres, bleus-gris. À 41 ans, je n’ai toujours pas compris que la beauté ne sert qu’à être regardée. Il était beau, donc. Mais une connerie totale, sûr de tout, imbu de lui-même, inculte et immature. Un amant exécrable. J’avais hâte qu’il en finisse. J’ai poussé un soupir de soulagement quand je l’ai entendu ronfler. Le lendemain : déprime profonde. Moi qui croyais ainsi oublier l’homme de la lune, je ne pensais qu’à lui. À sa vivacité d’esprit, cette passion toujours domptée dans sa belle voix posée. Sa douleur à fleur de peau, sa douceur. Partout. De sa nuque à ses chevilles et jusque dans sa façon de raconter son histoire. La fossette sur sa joue quand il sort de la brume et sourit. Un homme unique. I know. I have a big irrational crush on him. Pas lui. Ce n’est pas plus dramatique que ça. Je vais m’en remettre. Je pense que tous les deux, on mérite mieux qu’une relation à sens unique. J’ai réfléchi à tout ça en marchant sous la pluie et les saules, près de l’étang. J’ai goûté chacun des moments que j’ai passés avec lui comme si c’était le dernier. En me détachant, à chaque fois. Il ne reste qu’un film de tristesse sur mon regard. Et une fine brume sur l’étang.
J’utilise le truc de l’autre. Je n’ai jamais su prendre soin de moi-même, mais je suis le meilleur pour m’occuper des autres. Alors je fais comme si j’étais quelqu’un d’autre. Je pense à ses médicaments. Je lui rappelle qu’il faut dormir. Je lui ai payé un repas au Café Saïgon, même si je n’ai pas vraiment d’argent de trop, en ce moment. Et seul à ma table, j’observe les gens tout autour. Je lui fais remarquer ce sourire, le parfum du café, le soleil des narcisses sous la pluie. Je lui fais remarquer la beauté du hasard quand on croise une vieille connaissance sur la rue. Au Café Saïgon, le serveur m’a tendu un seau de fer blanc avec un air malicieux, des biscuits de fortune. Je me suis versé du thé. J’ai brisé le biscuit en deux. Il disait : « Notre premier et dernier amour… l’amour de soi. » Ça ne s’invente pas.
