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Billet avec le mot-clef ‘solitude’

Impatience

Chaque fois que j’approche de la date de mon anniversaire, je traverse une période de turbulences. Je dors mal. J’ai mal partout. Je suis écrasé par l’apathie. Je me mets à pleurer pour un rien et chaque problème qui se présente devant moi me paraît insurmontable. Je voudrais que tout cela cesse, que ces épisodes dépressifs soient derrière moi. Je voudrais les balayer. En finir avec la tristesse et passer à autre chose. La patience n’est pas ma plus grande qualité.

Instinctivement, dans ces moments, je suis porté à fouiller dans mes tiroirs et dans mes placards. Je crois que le passé me rassure. C’est pour cela que je ne jette rien. Je garde des boîtes pleines de papier fripé, de cartons, de cahiers Canada. Par moment quand j’étais plus jeune, je tenais un journal manuscrit avec une curieuse écriture cursive. Je ne pourrais plus écrire comme ça aujourd’hui. La lenteur de la main, prisonnier de la ligne d’encre, sans outils de correction, sans mémoire virtuelle.

En relisant ces vieux cahiers, j’ai retrouvé un ado de 16 ans, plein de lumière et d’idéalisme, mais complètement misérable. Abandonné, seul et sans direction, dans une ville froide et grise. Un enfant terrorisé par la vie et par ses propres pulsions, emmuré dans sa colère, ses secrets et sa culpabilité. Je prenais des détours, j’écrivais en paraboles. Je me cachais derrière la poésie. Parfois, ce que j’écrivais était tellement obscur que je n’y comprenais rien moi-même. J’avais déjà alors cette impatience. J’avais écrit ceci :

La route des tortues

Suis la route des tortues, m’avait-il dit, suis ces lourds fossiles vivants qui avancent lentement, mais sûrement depuis la nuit des temps. Ne les dépasse pas, car tu pourrais ne plus les rattraper. Marche sur les traces de ces pierres vivantes. Elles portent le poids de l’espoir.

Ne te presse pas. Le temps, la vie, la mort marchent aussi dans leurs pas. N’emmène rien avec toi, ni carte, ni boussole. La direction vers la paix est inscrite dans les motifs à l’intérieur de sa carapace ronde comme la coquille de l’univers.

Elle te guidera comme elle s’est guidée vers la mer, au matin de sa vie. Les oiseaux marins et les poissons se sont acharné contre elle, mais la tortue est passé. Elle est retournée vers la mer, source de toute vie. Elle a disparu entre les vagues où nul ne pourra la suivre, en route vers la paix de sa mort.

Le cerf-volant

Il t’arrive parfois d’être porté par des élans de bonne humeur. J’imagine que c’est un signe de maturité, une certaine forme de détachement. Parce qu’au fond, tu n’es pas au meilleur de ta forme. Avant, tu te plaignais que ton travail te prenait toute ta vie. Maintenant que l’on t’a rendu ta vie, tu réalises qu’elle est pleine de vide et de vent. Et tu regrettes presque le temps d’avant. Tu regrettes les combats, l’adrénaline, les défis à dépasser. Même la colère te manque. Elle te bousculait et te faisait sentir vivant.

Tu essaies de faire l’adulte quand tu te sens seul. Tu te paternes, en quelque sorte. Il y a ces longues journées chaudes et grises qui se ressemblent toutes et ce printemps qui te glisse entre les doigts. Il y a ces nouvelles heures de liberté fugaces, que tu tentes d’apprivoiser. Tu as du mal à digérer que tu t’es fait berner en démissionnant sur la promesse d’un contrat qui ne s’est toujours pas concrétisée. Tu te répètes sans trop y croire que c’est probablement pour le mieux. C’est un vieux réflexe de s’accrocher à des conneries comme la loi de l’attraction.

Ton existence est en manque de piquant, de profondeur et d’aventure. Lorsque la lune presque pleine déborde dans ta fenêtre, tu aurais envie de hurler, de t’enfuir et de courir les bois. Tant de fois, tu as répété que tu ne voulais plus rien savoir de lui. Pourtant, tard la nuit, quand le sommeil te fuit, tu continues de clavarder avec le Minotaure. Il demeure un fantasme, celui qui te donne des érections dans les mouvements les plus incongrus. Tu te dis que c’est toujours mieux que rien. Tu crois même parfois que ce « mieux que rien » pourrait être ton pain quotidien, désormais, et que tu devrais peut-être apprendre à te contenter des miettes. Mais tu continues de courir sur la piste, sous les soleils couchants qui incendient le parc. Pendant que tes jambes rebondissent et que ton corps s’épuise, ton imagination s’élève comme un cerf-volant. Tu consignes dans ton portable tes temps et ton kilométrage. Et le soir, tu danses dans ton couloir en chantant I’m yours de Jason Mraz. Et puis tu souris.

Orphelin

Je me rappelle quand M est parti. Il s’était assis devant son bureau, le regard dans le vague. Je lui avais dit en souriant : « Va-t’en ! Profites-en, t’es libre, maudit chanceux ! J’ai hâte de partir à mon tour » et il traînait dans la pièce, les yeux tristes parcourant chaque détail. Il s’accrochait au lieu, à notre bordel familier, à son affreuse plante qui voulait tellement vivre. Chaque objet imbibé de souvenir, des souvenirs qui dataient peut-être de bien longtemps avant moi. Le sentiment d’un idéal partagé. Et puis il est parti. « Bon, ben bye. »

J’étais comme lui aujourd’hui. Je ne voulais pas quitter les lieux. J’ai vraiment eu l’impression d’y laisser une partie de moi-même. Une partie belle et vivante. Une partie qui voulait changer le monde. Depuis que j’ai passé la porte, je me sens orphelin. Ils vont me manquer, même ceux qui me tombait sur les nerfs vont me manquer. C’est toujours quand on perd quelque chose que l’on en réalise la valeur. Se sentir à sa place, c’est précieux. Ils m’ont écrit une carte avec chacun un mot. « On ne t’oubliera pas. » Je n’ai rien dit, j’étais gêné.

Je n’ose pas penser à demain. Demain est un jour inconnu et l’inconnu me fait peur. Peut-être que c’était une erreur monumentale de quitter un emploi stable où j’étais apprécié alors que le monde va mal, partout autour de moi. Je ne sais plus. Je me sens perdu, au beau milieu du quai d’une gare. Je ne sais pas où je dois aller. Personne ne m’attend. Personne ne m’appelle. Ce soir, je suis orphelin.

Les bras ouverts

Ce que je crains le plus dans le fait de vieillir, c’est la solitude. Elle s’étend partout, invisible et collante, comme une toile d’araignée dans laquelle on s’empêtre. Quand je me tourne vers l’intérieur. J’ai devant moi un gouffre. Un vide immense qu’aucune lumière n’arrive à éclairer. Les rayons de soleil font pourtant briller des tourbillons de poussières dorées quelques centaines de mètres plus bas. J’ai le vertige, je ne sais pas voler. Et J’ai peur. Tellement peur. Je me dis que ce serait beaucoup plus facile si je n’étais pas seul pour affronter le vide. J’arrive à apaiser la panique lorsqu’elle se lève, à calmer les plus hautes vagues. Vous me croiseriez dans la vraie vie et vous ne devineriez jamais la frayeur que je porte en moi.

J’ai peur d’être toujours seul. Et je sais pourtant que c’est inévitable, l’on naît seul et l’on meurt seul. On se croise, on se frôle, on vit trop souvent en parallèle. Heureusement aussi, parfois on se touche, on se connecte pour un moment, on se voit vraiment et l’on arrive à s’aimer. Mais la chanson dit que la vie sépare ceux qui s’aiment. Et l’humanité est une denrée si rare chez les êtres humains.

Je sais que la fatigue me rend plus vulnérable à ces moments de peur. Je suis alors désarmé, sans protection. Je n’ai pas l’énergie pour ruser, pour détourner la tête ou pour fuir. Je reste pourtant convaincu que ce sera toujours la meilleure façon d’affronter la peur, dénudé et sans armes. Avec des yeux d’enfants, et sans aucune autre certitude que le présent. Alors chaque jour, sans réfléchir, je me jette à nouveau dans le vide, les bras ouverts.

Personne

- Tenir un blogue c’est narcissique, égocentrique. Tu te prends vraiment pour un autre !

Je suis celui à qui on peut se confier, celui sur qui on peut compter. Il paraît que c’est rare, quelqu’un qui sait écouter, de nos jours. Tout le monde autour de moi va mal. Ils font des burn-out, ils installent des crochets aux plafonds de leurs chambres pour se pendre. Ils boivent, ils gueulent, ils crachent sur les autres. Ils sont malheureux en amour. Ils n’ont pas d’amis. Leurs patrons ne reconnaissent pas leurs talents. Leurs voisins sont méchants. Ils sont malades. Leur évier est bouché. Ils en ont plein le cul. Et moi je suis comme une valise que l’on remplit, sans arrêt. Et ils ne se gênent pas pour se moquer : toi le beau Kevin, qui n’a jamais de problèmes, qui aime tout le monde, t’es tellement gentil que t’en es insignifiant.

- En tout cas, au moins j’suis sûr d’avoir un bon karma !

Moi aussi, parfois, ça ne va pas. (Ceux qui me lisent depuis un bout le savent.) Mais dans ces moments-là, je me retourne et il n’y a plus personne. Tout d’un coup. Personne.

Personne pour les câlins, pour les sourires moqueurs ou attendris. Personne pour me dire : allez, ça va aller, en m’obligeant à lever les yeux. Personne pour se taire et écouter mes mots maladroits. Personne pour passer des heures à boire du thé au jasmin à mes côtés. Parce que quand je les dis mes mots sont maladroits. Personne pour se taire en me tenant la main. Parce que je n’ai pas l’habitude de parler. Personne. Alors, j’écris un blogue. Je sais, c’est bancal, mais c’est toujours mieux que rien. Parce que parfois, la valise est pleine et qu’il n’y a personne.

Sky is the limit

Prendre la vie à bras-le-corps, ça sonne bien, non ? Pourtant, par moment, je trouve que j’y vais un peu fort. Parfois, je préférais laisser la vie se tenir par elle-même. Mais c’est le choix que j’ai fait et je m’y tiens. C’est court la vie et j’ai trop perdu de temps. Au fil des dernières années, j’ai confronté mes démons. Un à un, je les ai acculés au pied du mur, sans jamais cessé de les regarder dans le blanc des yeux. J’en ai même exhibé quelques-uns comme des trophées de chasse. Au risque d’avoir l’air prétentieux, de recevoir des éclaboussures de pitié et les sentences des bien-pensants.

Pour être bien certain de les débusquer tous, je me suis trouvé un boulot où je devrais courir les bas-fonds. J’ai passé des soirées dans les lieux les plus glauques, dans les odeurs de poppers et de marijuana. J’ai la tête qui tourne à force d’entendre la bande-son des films pornos. C’est parfois ennuyeux, mais je suis là, soir après soir, pour tenir la main de la solitude, de l’isolement et du mal de vivre. J’ai travaillé dans des endroits où je n’aurais jamais mis les pieds : peep show, bar de cuir, terrains vagues. Poursuivre la lecture