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Billet avec le mot-clef ‘souvenir’

Blanche

« … Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer du propre qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Poursuivre la lecture

Dehors novembre

Un cauchemar m’a éveillé. Malaise inexplicable. Je n’ai retenu que la dernière image : j’étais assis sur le lit d’un grand dortoir. Il y avait d’autres gens. Je ne me sentais pas à ma place, mais pas du tout. Cette retraite de 10 jours dans le silence me fait peur. Le bouddha a dit que la vie est souffrance. C’est la première vérité qu’on y apprend, à la dure. Tous ceux qui sont allés le répètent. Novembre est toujours pour moi le mois le plus noir de l’année, un passage où j’ai le cœur tiraillé. C’est l’anniversaire du soir où ma vie allait être altérée. Le 11 novembre, j’ai célébré les quinze ans de ma séropositivité. C’est fou quand même, comme le temps passe vite ! Poursuivre la lecture

Remonter le temps

Avoir l’occasion de revisiter le passé éclaire le présent d’un jour nouveau. Quand G. est venu avec moi au Grand Splash, il m’a proposé d’aller prendre un café. On s’était retrouvé par des amis communs sur Facebook. On ne s’était pratiquement pas parlé depuis quinze ans. La mémoire est sélective et ses questions ont fait ressurgir des images, des souvenirs. 1996. Le Network Café, un des premiers cafés internet du Quartier Latin où je faisais les meilleurs cappuccinos. La voix entêtante de la chanteuse des Cranberries. Les messages codés que nous nous laissions, G et moi, sur l’ardoise de la salle de bain. C’était quelques mois avant ma séroconversion. G. a été vraiment important dans ma vie, même s’il est passé comme une étoile filante. Après la sortie de l’adolescence et celle du placard, il a été la première personne devant qui je me suis montré vulnérable et avec qui je me suis senti bien. Il étudiait en cinéma, il parlait de jazz et de philosophie, ça me faisait rêver. En marchant vers le métro, il me demande si je me souviens de la lettre que je lui avais écrite quelques semaines après notre rupture. J’ai un vague souvenir d’une lettre que je lui avais fait parvenir par le biais d’un ami commun. Je ne me rappelle pas ce qu’il y avait dedans. Me connaissant, j’imagine très bien le genre de lettre que j’ai dû écrire. Elle devait être touchante, peut-être un peu larmoyante. Je devais m’y ouvrir le cœur une dernière fois pour finir la relation en beauté. Il se sentait mal de ne pas y avoir donné suite. J’ai réalisé que c’est une des rares histoires de cœur où je ne regrette rien. Je l’ai vécu exactement comme je l’ai voulu, dans les moments les plus lumineux comme dans les plus douloureux. J’en retire une espèce de fierté.
 
Le lendemain, je revoyais une flamme plus récente. Même si trois ans se sont écoulés, le parfum de M. Right m’a transporté immédiatement en 2008. C’est fou la puissance de la mémoire olfactive. Sa bibliothèque. Ses tableaux monochromes. Les mémoires d’Hadrien qu’il m’avait offert. Il y a très peu de personnes avec qui j’ai senti un lien aussi fort, aussi entier. Je me suis retrouvé incroyablement gêné quand il s’est assis devant moi. J’étais persuadé que je serais parfaitement à l’aise. Il était cent fois plus beau que dans mes souvenirs. Aussi attentif, curieux, toujours bienveillant. Est-ce que je serais capable d’être ami avec un gars comme lui ? Est-ce que je ne vais pas continuellement fantasmer sur la possibilité d’un retour en arrière et souffrir des désillusions qui suivront ? Je me sens un peu coupable et responsable de notre rupture. Si j’avais montré plus de patience, moins d’intransigeance, peut-être que les choses se seraient passées autrement. Mais peut-être qu’on en serait arrivé au même point, par d’autres chemins. Je lui ai rappelé qu’il était très fâché contre moi. Il avait effacé cette partie de l’histoire de sa mémoire. Il ne se souvenait plus pourquoi il était fâché. Je lui ai parlé de ma vie, du Cow-boy et d’El Poblano. Il m’a parlé du gars parfait avec qui il était au Mec Plus Ultra, son ex-chum et actuel meilleur ami. En un clin d’œil et une poignée de main, j’étais sous son charme. Comment il a pu sortir avec un gars parfait comme ça et me fréquenter moi ? Il m’a demandé comment j’avais eu l’idée de le relancer. Je lui ai dit que ça me ferait vraiment suer de le croiser par hasard dans des soirées et de ressentir toujours ce malaise. Nous avions plein de points en commun et des discussions vraiment intéressantes et que tout ça m’avait manqué. Il m’a remercié d’avoir pris cette initiative. Je l’ai remercié d’avoir accepté. J’ai l’impression que rien qu’à le côtoyer je deviens meilleur. En rentrant, je me trouvais plus beau dans le miroir. On s’est serré dans les bras l’un de l’autre en se quittant et je souris sans arrêt, depuis. Il y a maintenant un couloir entre nos deux vies. Compter quelqu’un comme lui dans mes amis proches, me rendrait vraiment fier.

Time

Glimpse

Dans la vie, je m’attends toujours au pire.

El Poblano et moi, nous n’étions jamais allés au Mec Plus Ultra. Erreur enfin réparée ! C’était l’endroit où il fallait être en ce soir d’orage. Les garçons étaient déments de beauté, la musique, irrésistible. La moyenne d’âge était un peu basse. Et l’on s’est demandé à quelques reprises si le petit, là-bas, était vraiment majeur. Lunettes à grosse monture, nuque rasée, chemise à carreaux et nœud papillon, même. Il y avait dans cette crowd hipster des dizaines de sosies de Xavier Dolan. L’un d’eux, le plus beau, est passé devant nous deux fois. Et il me disait quelque chose, jusqu’à ce qu’il se plante devant moi. C’était celui que j’avais baptisé Mister Right dans mon premier blogue. Ceux qui me suivent depuis plusieurs années s’en souviendront peut-être. Un grand blond aux allures d’homme idéal. Un génie qui a tout réussi. Une histoire de 20 jours qui m’a fait frôler tour à tour le paradis et les abîmes. « Est-ce que tu écris toujours un blogue ? » — « Oui », ai-je répondu, un peu honteux, sans trop savoir pourquoi.

J’ai l’impression que le blogue s’est interposé entre nous. En entretenant ma propension au drame, entre autres. Mais peut-être que cette histoire n’aurait pas eu de suite de toute façon. Avec le recul, je vois mieux ce qui se cachait derrière les mots, les pans de l’histoire sur lesquels j’ai fermé les yeux, pour faire des textes forts, cohérents. Imaginer les étoiles, même sous le ciel couvert.

Sa peau parfumée, c’est un morceau de ciel d’automne dans lequel je voudrais m’enrouler pour toujours. Je ne connais personne qui m’écoute comme lui. Chaque matin, je me réveille en étant persuadé qu’il aura disparu, au cours de la nuit. Je m’étire sans ouvrir les yeux. Je me bute contre sa chaleur. Et je réalise qu’il est là, tout près de moi, comme si ça allait de soi ! Il dit qu’avec moi, il veut apprendre l’abandon. Parce qu’il sait qu’il peut me faire confiance. Parce que les sentiments ne me font plus peur. Parce qu’il me voit chaque jour, traverser mes journées sans filets. Lui, il aimerait m’apprendre l’optimisme et la confiance. Il voudrait que je laisse tomber mes tempêtes. C’est un ambitieux.
Devant ses hésitations, j’avais lâché des mots de trop : j’ai peur de ne jamais avoir de place dans ta vie, de n’être pour toi qu’un jeu… Après quelques semaines de silence, il m’a lancé : je vais être honnête avec toi… Je pense pas qu’on peut être heureux ensemble à long terme.

But now there’s nowhere to hide,
Since you pushed my love aside
I’m out of my head,
Hopelessly devoted to you

On sortait de la Tohue dans la foule. Pas de taxis en vue. Une petite pluie fine tombait sur ce quartier désert.
— Habituellement, j’ai toujours mon parapluie.
— On sait ben, un pessimiste comme toi !
— J’ai toujours de la crème solaire aussi. Ombrelle indice 30, si tu veux savoir. C’est ça que tu comprends pas de moi. Puis en plus, j’aime ça la pluie, bon.
Il se moque : « J’aime ça la pluie, bon. »

Je pense qu’il embellit en vieillissant. Et ça m’a fait un velours de le revoir. Il y a de la tristesse dans mes souvenirs, mais aussi beaucoup de lumière. Et cette lumière me nourrit ce matin de lendemain de veille.

La dernière heure de la nuit

C’est une maison mobile, une roulotte comme ils l’appellent, posée au bout de la rue, aux limites de la civilisation. Derrière elle, s’étend un champ. Au milieu duquel dort une grange abandonnée. C’est la dernière heure de la nuit. Le ciel, comme les hautes herbes, vire doucement au bleu. Un enfant est assis dans son lit, immobile, les yeux grands ouverts.

Il marche à quatre pattes, lentement, pour ne pas faire craquer le plancher de linoléum. Il pousse la porte au bout du couloir. Il devine la plus grande chambre plongée dans l’obscurité. Le grand lit. Son objectif est d’aller se blottir au pied du lit. Mais elle l’entend toujours et siffle entre ses dents : « Dans ta chambre ! » Même au milieu de la nuit, elle ne décolère jamais. Il a l’habitude, ça ne l’impressionne plus. C’est une mère de glace, emmurée dans sa frustration, coupée du reste du monde. D’une voix qu’il fait petite, il gémit : « J’ai fait un cauchemar » en s’accrochant à l’une des pattes du lit. Le père s’est réveillé. Il se lève comme un somnambule et ramène l’enfant dans sa chambre. Il répète que les fantômes, les monstres tapis dans le placard, ça n’existent pas. Ces yeux sont ailleurs, comme tournés vers l’intérieur. « Pense à quelque chose de beau, pense aux vacances. » Toute son existence est consacrée au travail. Il s’échappe en imaginant ses semaines de vacances estivales.

L’enfant reste seul avec sa peur, mais au moins le père est dans la chambre, au moment où la nuit va basculer vers le jour. Quand la clarté apparaît, les monstres s’endorment. Puis le père somnambule se relève. L’enfant se demande pourquoi penser aux vacances, il n’a pas commencé l’école. Il se souvient des longues routes en auto, le nez à la vitre. Les lacs gris. Les murs d’épinettes sombres. Et ces villages aux drôles de noms : Bellecombe, Montbeillard, Roquemaure.

L’autre nuit en m’éveillant d’un de ces cauchemars médicamenteux que je fais par intermittence, j’ai repensé à cet enfant. Seul devant la nuit. Sa plus grande peur était d’être abandonné par ses parents. L’ingéniosité du petit Poucet était son modèle de survie. Et l’imagination, son refuge. Je m’installerais près de son lit. Je l’écouterais, il a tant de choses à dire.

= « De quoi tu as peur ? »
= « L’homme-furet, il veut m’enlever et m’emporter avec lui. »
= « Je vois. Mais toi, tu veux rester ici ? »
= « Ben oui, j’ai besoin de ma mère. Et de mon père aussi. J’ai même un lion dans ma chambre, mais lui aussi, il a peur. Quand je serai grand, je veux toujours rester avec eux. »
Je souris de son assurance frondeuse, de sa générosité. De la gravité avec laquelle il observe la métamorphose de la nuit. Il me raconte le soir où est tombée une pluie de grenouilles, la danse des lucioles au bord du chemin, près du lac. Il parle de l’école où il ira bientôt pour apprendre à lire tout seul. De Louise, la gardienne préférée. Et il s’endort.

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Fuck you

Le 17 mai est la journée internationale contre l’homophobie. Oui, on a encore besoin d’une journée spéciale pour rappeler que l’homophobie existe et que l’hétérosexisme est une norme implicite dans toute la société québécoise. Bien que la discrimination en vertu de l’orientation sexuelle soit interdite par la charte des droits et libertés, il y a encore une marge entre cet idéal et la réalité concrète de nos sociétés. En particulier dans le milieu scolaire où un grand nombre de jeunes sont quotidiennement victimes d’intimidation, de harcèlement et d’humiliation.

Dans la dernière année, des dizaines d’adolescents en Amérique du Nord ont choisi de mettre fin à leurs jours à cause de leur orientation sexuelle. Des jeunes brillants, sensibles, pleins de potentiel. Ils n’ont tout simplement pas su dealer avec le rejet et les agressions répétées. Selon une étude de Michel Dorais, l’homosexualité est la première cause de suicide chez les jeunes garçon au Québec.

« Fuck you », certains trouveront ce titre vulgaire. Pour plusieurs, toute mention à la sexualité est vulgaire, en particulier lorsqu’elle n’a pas pour but la procréation. (La pornographie est une exception, on la tolère tant qu’elle reste bien cachée et honteuse. Bien sûr, personne ne regarde de pornographie.)

En rangeant un placard, cette semaine, je suis tombé sur mon album de finissant. Je ne sais pas pourquoi je l’ai gardé. Mes années de secondaire II et III ont été un enfer. J’ai mis des années à m’en remettre et cela affectera toujours mon attitude à l’intérieur d’un groupe. Je porterai toujours cette espèce de peur instinctive et cette tendance à prendre la couleur des murs et à me faire invisible.

Je dédie ce clip à mes collègues étudiants de l’époque dans un chic collège privé de Drummondville. Je le dédie aux agresseurs, bien sûr, mais surtout à tous les autres, étudiants, professeurs qui étaient complices par leur silence, leur inaction et leur indifférence. Et un « fuck you » supplémentaire aux Frères de la Charité qui dirigeaient (et dirigent encore) cette institution selon des valeurs chrétiennes. Si je croyais à des conneries comme l’Enfer, je les y enverrais tous, en autobus jaune.

Journée Internationale contre l’Homophobie
Charte des droits et libertés de la personne

Des nouvelles de l’Est

Je me désorganise. La première explication, un rêve évanoui, courir mon premier marathon à New York. J’ai passé tant de fois la ligne d’arrivée dans ma tête. J’ai oublié les douleurs, les courbatures, en gardant les yeux fixés sur l’Empire State Building. On dirait que maintenant, plus rien ne me raccroche à la course. Ensuite, la vérité qui fait surface dans mon histoire avec l’homme de la lune, inexorablement. Il ne m’aime pas. Juste pas. Sinon la pluie, toujours la pluie et encore la pluie. L’entraînement est dur. Des douleurs incongrues qui se posent au travers de ma route. Et je ne vois plus l’Empire State. Et jour après jour, encore de la pluie.

« Move on », que je me suis dit. Pour passer à autre chose, je suis sorti. Avec El poblano, le cow-boy ou les gars du club de course. Après avoir couru, j’ai parcouru la ville à cheval sur un bixi. Je suis allé danser pendant des heures. Une, deux, trois Boréales Rousses. Quatre, cinq Black Labels. Un peu de mousse sur les lèvres, le goût du houblon. Quoi de mieux pour oublier un homme que de se jeter dans les bras d’un autre ? La beauté est un piège à con. Il avait 24 ans. J’avoue, ça m’a donné un boost d’ego. Il était beau. Son visage aurait pu être le parfait mélange de tous mes ex. Une tête de brummell, qui me fait perdre la mienne. Un grand brun aux yeux tendres, bleus-gris. À 41 ans, je n’ai toujours pas compris que la beauté ne sert qu’à être regardée. Il était beau, donc. Mais une connerie totale, sûr de tout, imbu de lui-même, inculte et immature. Un amant exécrable. J’avais hâte qu’il en finisse. J’ai poussé un soupir de soulagement quand je l’ai entendu ronfler. Le lendemain : déprime profonde. Moi qui croyais ainsi oublier l’homme de la lune, je ne pensais qu’à lui. À sa vivacité d’esprit, cette passion toujours domptée dans sa belle voix posée. Sa douleur à fleur de peau, sa douceur. Partout. De sa nuque à ses chevilles et jusque dans sa façon de raconter son histoire. La fossette sur sa joue quand il sort de la brume et sourit. Un homme unique. I know. I have a big irrational crush on him. Pas lui. Ce n’est pas plus dramatique que ça. Je vais m’en remettre. Je pense que tous les deux, on mérite mieux qu’une relation à sens unique. J’ai réfléchi à tout ça en marchant sous la pluie et les saules, près de l’étang. J’ai goûté chacun des moments que j’ai passés avec lui comme si c’était le dernier. En me détachant, à chaque fois. Il ne reste qu’un film de tristesse sur mon regard. Et une fine brume sur l’étang.

J’utilise le truc de l’autre. Je n’ai jamais su prendre soin de moi-même, mais je suis le meilleur pour m’occuper des autres. Alors je fais comme si j’étais quelqu’un d’autre. Je pense à ses médicaments. Je lui rappelle qu’il faut dormir. Je lui ai payé un repas au Café Saïgon, même si je n’ai pas vraiment d’argent de trop, en ce moment. Et seul à ma table, j’observe les gens tout autour. Je lui fais remarquer ce sourire, le parfum du café, le soleil des narcisses sous la pluie. Je lui fais remarquer la beauté du hasard quand on croise une vieille connaissance sur la rue. Au Café Saïgon, le serveur m’a tendu un seau de fer blanc avec un air malicieux, des biscuits de fortune. Je me suis versé du thé. J’ai brisé le biscuit en deux. Il disait : « Notre premier et dernier amour… l’amour de soi. » Ça ne s’invente pas.

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Le vent porte des mots

Tout petit, les matins m’apparaissaient magiques. Avant que les adultes ne s’éveillent, je collais mon nez aux vitres froides des fenêtres. Des restes de brumes bleutées se déroulaient sur les champs mouillés de rosée. Au ras de l’horizon se cachait le bois sombre, porteur de toutes mes terreurs d’enfant, domaine du méchant loup. Et quand la chaleur du soleil tombait sur le champ, la cacophonie de sifflets, de flûtes et de crécelles des oiseaux et insectes qui s’émerveillaient du jour neuf.

Enfant, j’étais persuadé que les bêtes qui s’approchaient étaient porteuses d’un message provenant de l’autre côté des choses. La corneille et son rire rocailleux qui éclatait à mon passage, elle savait. Ce renard, aperçu furtivement dans les ombres d’une courbe de la route, paraissait soucieux. Les pistes profondes de l’orignal et de son veau dans la boue printanière de notre gazon étaient un bon présage. Ce merle à la mélodie si heureuse, assis au beau milieu du fil, au-dessus du chemin de terre. Tous avaient quelque chose à dire, quelque chose d’important, même si je ne pouvais pas comprendre. Un jour, peut-être, je saurais déchiffrer leur langage. En attendant, j’étais rassuré qu’ils soient là, si nombreux.

En grandissant, j’ai aimé passionnément ma ville adolescente, ses ruelles torturées, ses interstices, ses excès, ses croix et ses métissages. Encore aujourd’hui, j’aime me mêler à la course des foules qui plonge dans le métro, à l’heure de pointe. J’aime l’ambiance délurée des terrasses en avril et celle des nuits chaudes de festivals. Mais mes pérégrinations urbaines me font croiser quotidiennement des concentrés de misère, de souffrance, de hargne et d’ignorance. Sous les amas de bonheur mercantile et derrière la propreté des apparences, certains hommes sont plus noirs que les bêtes. Et la foule marche en faisant semblant de ne rien voir. Et je m’ennuie de ces étés passés à musarder, à chercher des grenouilles, à tresser des épis de blé ou à courir les papillons. Alors que j’étais convaincu que tout avait un sens. Aujourd’hui, une corneille s’est égosillée alors que je passais sous un érable de la rue Jeanne d’Arc. Je n’ai pas su comprendre ce qu’elle disait. La nature me manque. Même policée et mise au service des foules, c’est elle que je retrouverai en retournant travailler au Jardin. Et en ce moment, je sens que j’en ai bien besoin.

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