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Billet avec le mot-clef ‘temps’

Le goût de courir

J’ai commencé à courir pour conjurer la mort. Je me sentais couler. Je me noyais lentement dans le silence. Je lisais Guérir de David Servan-Schreiber. Il présentait la course à pied comme un antidépresseur aussi efficace que la médication, sans effets secondaires, mais aux bénéfices nombreux. À l’époque, j’avais un husky qui soupirait d’ennui dans le salon. Je vivais dans une ville morte perdue dans des champs de luzernes, de maïs et de soya. Seul, dans un couple qui s’étiolait. Poursuivre la lecture

Carleton

« Je vais t’avoir dans la peau pendant tout l’hiver. » Un compliment anachronique qu’on croirait tout droit sorti d’un roman d’Anne Hébert. Quand les saisons ponctuaient la vie, l’hiver surtout, comme un silence oppressant. Imaginer que le souvenir de la chaleur de ma peau pourrait réchauffer le corps d’un homme le temps d’une saison me fait un velours. Par la fenêtre de l’Hôtel des Gouverneurs, la lumière du matin frissonne sur les toits de l’UQAM. Des panneaux translucides, roses, jaunes ou verts colorent la neige de la place Émilie Gamelin. Il y a de la liberté et de la sauvagerie dans son accent gaspésien et une naïveté dans son plaisir. Poursuivre la lecture

Bois de liesse

Relâche. Les commandes de rédaction n’ayant pas été confirmées, j’ai choisi de prendre les jours à venir en congé. Je suis dog-sitter dans une banlieue-dortoir anglophone depuis maintenant une semaine. Le décalage culturel est juste assez dépaysant. Je promène le chien dans le Bois de liesse, je lis et je m’entraîne. J’ai trouvé un coupon pour un essai gratuit de 10 jours dans un gym pour Anglaises argentées qui s’ennuient. Elles ont chacune un joli entraîneur privé qui les suit partout. L’endroit est très beau. Les serviettes sont fournies comme dans un hôtel de même que le shampooing et la crème à barbe. Aux heures où j’y vais, la petite section des poids libres est toujours déserte. Poursuivre la lecture

Partir

Les jours rallongent imperceptiblement. J’ai l’impression que mes semaines s’étirent également. Le temps est long. Et l’hiver ne fait que commencer. Je suis témoin des contretemps et des problèmes qui s’accumulent, dans le projet pour lequel je n’ai pas été engagé. Ma nouvelle collègue de bureau devrait être l’une de celles qui partiront sur le bateau, pour parcourir le monde. Le chef de mission a l’air d’avoir un ego aussi démesuré que celui du directeur de Zorro & Co. Les tensions sont à leur maximum entre lui et mes patrons. Le bateau est toujours en cale sèche. Les problèmes ont l’air tellement inextricables que je pense que, finalement, c’est une chance de ne pas avoir été choisi. Le projet sur lequel je travaille pour les prochaines semaines est intéressant, mais pas follement stimulant. Mon esprit s’envole régulièrement pour aller planer entre les couches de nuages du ciel d’hiver. Poursuivre la lecture

Le carrousel

Quand un garçon séronégatif rencontre un garçon séropositif, il traverse habituellement une phase que j’appelle l’ambivalence. Comme le chemin qui mène à l’illumination bouddhiste, elle peut durer 7 secondes comme 7 jours, 7 mois ou 7 000 ans. Il a envie d’aller plus loin dans la relation, mais ses peurs le retiennent. Il est partagé entre son désir et les rêves qu’il entrevoit et son envie de fuir. Une fois que les choses sont dites, que toutes les questions ont trouvé leur réponse, une fois en somme que le garçon séropositif a fait le bout de chemin qui est le sien, il ne lui reste plus qu’à attendre que l’autre se décide. Plonger ou pas. Magnétisme ou aversion. Poursuivre la lecture

Friche

Je suis comme un champ en friche, un arbre dénudé, balayé, tour à tour, par des vagues de tristesse et de colère. Laisser aller ne va pas de soi, même s’il n’y a rien d’autres à faire. Adieu au voilier qui filera sans moi vers les Caraïbes. Adieu aux sensations du soleil sur la peau. Adieu aux parfums, aux rencontres. Adieu à la ligne bleue qui court en pointillé sur l’asphalte brûlant. Adieu à la médaille, au fil d’arrivée du marathon. Adieu à l’été. Adieu à l’espoir d’un été des Indiens. Adieu enfin à toutes ces déceptions. Poursuivre la lecture

Bourrasques

Mon humeur vire du gris au noir. Fatigué d’être fatigué. Plein le cul de courir. Je mets une semaine à me remettre de chacune de mes longues courses. Je n’arrive pas à me reposer. Ces nouveaux comprimés me restent coincés dans la gorge. J’en ai assez de cet été caniculaire où tout est beau, égal, tout le temps. Et en même temps, je n’ai pas envie que l’automne s’installe en roi et maître. Je pressens la grisaille. Je déteste l’incertitude qui plane sur ma vie des prochains mois. Je n’ai pas de plans solides, pas de désirs, plus d’envies, pas de sol sous les pieds. On dirait que rien n’a de sens. Désorienté.

weather report (aglagla)

Remonter le temps

Avoir l’occasion de revisiter le passé éclaire le présent d’un jour nouveau. Quand G. est venu avec moi au Grand Splash, il m’a proposé d’aller prendre un café. On s’était retrouvé par des amis communs sur Facebook. On ne s’était pratiquement pas parlé depuis quinze ans. La mémoire est sélective et ses questions ont fait ressurgir des images, des souvenirs. 1996. Le Network Café, un des premiers cafés internet du Quartier Latin où je faisais les meilleurs cappuccinos. La voix entêtante de la chanteuse des Cranberries. Les messages codés que nous nous laissions, G et moi, sur l’ardoise de la salle de bain. C’était quelques mois avant ma séroconversion. G. a été vraiment important dans ma vie, même s’il est passé comme une étoile filante. Après la sortie de l’adolescence et celle du placard, il a été la première personne devant qui je me suis montré vulnérable et avec qui je me suis senti bien. Il étudiait en cinéma, il parlait de jazz et de philosophie, ça me faisait rêver. En marchant vers le métro, il me demande si je me souviens de la lettre que je lui avais écrite quelques semaines après notre rupture. J’ai un vague souvenir d’une lettre que je lui avais fait parvenir par le biais d’un ami commun. Je ne me rappelle pas ce qu’il y avait dedans. Me connaissant, j’imagine très bien le genre de lettre que j’ai dû écrire. Elle devait être touchante, peut-être un peu larmoyante. Je devais m’y ouvrir le cœur une dernière fois pour finir la relation en beauté. Il se sentait mal de ne pas y avoir donné suite. J’ai réalisé que c’est une des rares histoires de cœur où je ne regrette rien. Je l’ai vécu exactement comme je l’ai voulu, dans les moments les plus lumineux comme dans les plus douloureux. J’en retire une espèce de fierté.
 
Le lendemain, je revoyais une flamme plus récente. Même si trois ans se sont écoulés, le parfum de M. Right m’a transporté immédiatement en 2008. C’est fou la puissance de la mémoire olfactive. Sa bibliothèque. Ses tableaux monochromes. Les mémoires d’Hadrien qu’il m’avait offert. Il y a très peu de personnes avec qui j’ai senti un lien aussi fort, aussi entier. Je me suis retrouvé incroyablement gêné quand il s’est assis devant moi. J’étais persuadé que je serais parfaitement à l’aise. Il était cent fois plus beau que dans mes souvenirs. Aussi attentif, curieux, toujours bienveillant. Est-ce que je serais capable d’être ami avec un gars comme lui ? Est-ce que je ne vais pas continuellement fantasmer sur la possibilité d’un retour en arrière et souffrir des désillusions qui suivront ? Je me sens un peu coupable et responsable de notre rupture. Si j’avais montré plus de patience, moins d’intransigeance, peut-être que les choses se seraient passées autrement. Mais peut-être qu’on en serait arrivé au même point, par d’autres chemins. Je lui ai rappelé qu’il était très fâché contre moi. Il avait effacé cette partie de l’histoire de sa mémoire. Il ne se souvenait plus pourquoi il était fâché. Je lui ai parlé de ma vie, du Cow-boy et d’El Poblano. Il m’a parlé du gars parfait avec qui il était au Mec Plus Ultra, son ex-chum et actuel meilleur ami. En un clin d’œil et une poignée de main, j’étais sous son charme. Comment il a pu sortir avec un gars parfait comme ça et me fréquenter moi ? Il m’a demandé comment j’avais eu l’idée de le relancer. Je lui ai dit que ça me ferait vraiment suer de le croiser par hasard dans des soirées et de ressentir toujours ce malaise. Nous avions plein de points en commun et des discussions vraiment intéressantes et que tout ça m’avait manqué. Il m’a remercié d’avoir pris cette initiative. Je l’ai remercié d’avoir accepté. J’ai l’impression que rien qu’à le côtoyer je deviens meilleur. En rentrant, je me trouvais plus beau dans le miroir. On s’est serré dans les bras l’un de l’autre en se quittant et je souris sans arrêt, depuis. Il y a maintenant un couloir entre nos deux vies. Compter quelqu’un comme lui dans mes amis proches, me rendrait vraiment fier.

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