Perdre le fil
Suivre le cours d’une vie, délier ses nœuds, l’étendre devant soi pour mieux le regarder, tel devrait être le projet d’un blogue. Mais je n’y arrive pas. Je n’y arrive plus. Je perds le fil, constamment. Et je n’arrive pas à le retrouver. Peut-être qu’au fond, ça m’arrange. Je m’égare. Je ferme les yeux et je les tiens fermés, de toutes mes forces. Peut-être aussi que je frôle parfois des gouffres et que dans ces moments-là, je n’ai pas envie de me dénuder.
Il y a quelques années, j’ai brisé le silence dans l’urgence. C’était une question de survie. L’urgence passée, je m’enlise à nouveau dans le silence, le confort ou l’indifférence. Pourtant, quand je suis épuisé, quand la fatigue accumulée me fait voir tout en noir, il m’arrive d’avoir soudain froid dans le dos. Si je mène cette vie sans queue ni tête, si je vivote aux frontières de la misère, et dans la solitude, si je m’entête à vieillir inutile, c’est que suis encore dans une sorte de déni. Je me noie dans le silence. J’ai peur de passer à côté de ma vie. J’ai peur, tout court.
Il y a une semaine, j’ai couru les 21.1 km du demi-marathon de Montréal en 1 h 51. Pendant des mois, je me suis entraîné, sous la pluie, la neige comme dans les grandes chaleurs. J’en avais rêvé pendant des années et je ne pensais pas un jour y arriver. Pendant la course, alors que le pire était derrière moi, j’ai pensé abandonner, je me suis dit que je n’allais pas y arriver. Puis j’ai cessé de penser et j’ai couru, jusqu’à ce que je traverse la ligne d’arrivée. Malgré le bruit étourdissant de la foule à l’intérieur du stade, malgré la douleur lancinante dans mes hanches, malgré mes pieds que je ne sentais plus, ce n’était pas assez. J’étais hagard, perdu. Je n’avais pas d’endroit où aller. C’est comme si je n’étais pas arrivé. Ce n’était pas ça. Je pourrais courir 42 km, 76 ou 434 km… Je pourrais courir jusqu’à m’effondrer d’épuisement et je ne serais jamais satisfait. Des milliers de personnes s’étaient massées le long du parcours ; toutes étaient là pour quelqu’un d’autres. Moi, je ne suis pas arrivé.
C’est ce qui fait probablement la beauté et l’horreur du blogue. Raconter la nuit sans savoir que le soleil est sur le point de se lever. En ce moment, je cours et je cours. Et je n’arrive nulle part.
marathon sacrifice par darkmatter, sur Flickr







