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Billet avec le mot-clef ‘travail’

La fin du monde

Si la fin du monde était prévue dans une semaine, que feriez-vous de vos sept derniers jours ? Cette question me taraude. J’ai beau la retourner dans tous les sens, je ne parviens pas à trouver la réponse qui lui clouerait le bec.

Il me semble clair que je ne retournerai pas travailler à Zorro & Co. Même si j’ai épousé la cause, les bras grands ouverts, le mariage bat de l’aile. Le respect des êtres humains, quels qu’ils soient (employés, bénévoles, clients) est pour moi une condition non négociable. Et dans cette boîte, on a depuis longtemps perdu le souvenir de cette valeur. J’ai vécu des expériences intéressantes. J’ai dû m’aventurer hors de ma zone de confort pour animer un groupe de discussion sur l’érotisme. Un défi salutaire et une expérience étonnante. J’ai adoré être le témoin du cheminement et de la connivence entre ces hommes. J’ai peur de regretter et de ne pas retrouver quelque chose d’aussi fort. Mais s’il ne restait que sept jours, je crois que je serais content de l’avoir fait sans avoir besoin de répéter l’expérience. Je préférais prendre sept jours pour en faire le récit.

J’ai tellement besoin de vacances, que je doute de ma capacité à trouver des réponses claires. S’il ne restait que sept jours avant la fin du monde, je prendrais n’importe quel train pour aller rejoindre la mer. Et je passerais de longues journées sur la plage à regarder les vagues faire rouler les cailloux. À respirer le vent qui vient de loin. À contempler les éléments se chamailler, au-dessus de l’horizon. Après quelques jours, je m’ennuierais peut-être et je partirai à la découverte de la côte. J’aimerais marcher dans des sentiers entre dunes, mer et montagne.

Le soir, sur le ciel couvert, je remarquerais les reflets des lumières de la ville. New York, au loin, peut-être. Quelques jours de marche et j’y serais. Pendant toute une nuit, j’y ferais la fête. Les rues sont belles après la pluie, quand résonne le rire des fêtards, ivres de fatigue, et que le matin s’amène, plein de promesses. J’observerais la foule s’activer. Puis j’aurais envie, moi aussi, d’entrer dans le courant. Je deviendrais probablement bénévole pour une organisation quelconque. Je veux être utile et j’aime les êtres humains. Je n’aurais pas de titre et personne ne me connaîtrait. Et je tisserais toutes ces expériences dans une courtepointe de mots.

Chaque matin, j’irai courir dans Central Park, dans les bras de la ville qui s’éveille. Je ferais partie d’un club parce que bouger est un plaisir trop grand pour ne pas le partager. Je garderais cependant beaucoup de temps libre pour écrire, méditer, flâner, observer les gens dans les cafés, écouter les musiciens de rue. Je profiterais des derniers jours pour organiser une fête où j’inviterais des amis qui ne se connaissent pas. Moi le « pas trop social », j’aime bien jouer les entremetteurs. Avec des bouchées pour contenter tout le monde, de la musique, et un service impeccable. Puis, une fois les préparatifs terminés, vivre intensément chaque instant, capturer chaque sourire.

Il y a toujours des vagues de défaitisme qui se lèvent quand je me laisse ainsi aller à rêver. Mais elles ne résistent pas à cette chaleur inhabituelle du soleil d’avril. À la cime d’un tilleul, le chant net d’un cardinal me ramène à l’essentiel, la douceur de la brise, le gazon doré où s’affirme le vert. Toutes ces heures devant moi qui débordent d’occasions, de carrefours et de possibles. Et le plaisir que j’ai, en ce moment même, à ordonner les mots.

Vendredi

Mauvais rêves. Le printemps s’avance, princier, irisant la ville de nuances nouvelles. Les Montréalais se jettent sous le soleil avec des envies de bohème. Un virus me tient prisonnier de mon lit. Toux, éternuements, larmoiement. La fièvre me fait tourner la tête dès que je m’aventure trop loin de la couette. Et je suis fâché parce que c’est vendredi. Thank’s god it’s friday, disent les anglos. Et je suis fâché parce que c’est le printemps. Dans un pays qui n’est pas un pays, mais l’hiver, on ne peut pas décemment manquer le printemps. Et je sais exactement ce qui m’a jeté dans mon lit.

Le coupable n’est pas un minuscule virus croisé dans l’autobus ou sur la rue. Pas un de ces virus qui traînent dans les quartiers mal famés de la ville. Pas même les vilaines grippes animales qui s’attaquent aux innocents et purs humains. J’étais complice. J’avais préparé le terrain pour ce rhume ridicule. J’ai accumulé les stress. J’ai ravalé ma colère. Je me suis colletaillé sans trop vouloir faire de bruit. Je me suis remis à plus tard, me croyant assez fort pour survivre aux doubles contraintes. Une de plus, encore une autre puis, finalement une de trop. Un évènement dérisoire, comme la goutte qui fait déborder le vase.

Trois grands jours pleins, de soleil mur à mur, pour réfléchir, décider et agir. Ça m’angoisse parce que je ne sais pas ce que je dois faire. Je ne sais pas par quels bouts commencer et comment procéder. Malgré le soleil, aucun chemin ne s’ouvre devant moi. Je préférerais presque rester cloîtré dans mon lit avec mes livres et mon virus de compagnie. Mais le printemps a allumé en moi quelques étincelles. Par la fenêtre, je vois les grands arbres en plein délire de rut. Et la poussière de l’hiver est secouée par le vent. Et le vert des bourgeons qui veut tellement, mais tellement voir le jour, enfin.

Le mur

Il a essuyé une larme. Et pendant qu’il se mouchait, j’ai levé les yeux vers l’horloge. Deux heures. Je suis assis en face de lui depuis plus de deux heures. J’ai vu le soleil lentement traverser la baie vitrée. Il s’essuie la joue. Et je reste de marbre. Aucune émotion. Le degré zéro de la compassion. Il grimace en retenant un deuxième sanglot. Je suis persuadé que cette scène-là, il a dû la répéter des dizaines de fois, devant des dizaines d’intervenants sociaux. Je suis un peu mal à l’aise avec ma propre réaction. J’ai pourtant appris, ces dernières années, à me fier à mon corps et à mon instinct. Il ment. Cet homme-là ment. Ses larmes sont de la mise en scène. Des larmes de cocaïnomane en manque, des larmes d’alcoolique ou de psychotique. Des larmes de crocodile.

Bien sûr, il a beaucoup souffert il y a longtemps. La vie qu’il me raconte est une longue succession de drames : maladie, perte d’emploi, incendie criminel, mort de sa mère, agression par des policiers. Je ne cherche pas à distinguer le vrai du faux, ce n’est pas mon rôle. Mais tout son récit est émaillé de mépris et d’une violence malsaine. Il se décrit comme la victime d’hétérosexuels intolérants et violents, de travailleurs sociaux malhonnêtes. Selon lui, les Québécois francophones le détestent parce qu’il est anglophone et ils sont tous des dépravés sexuels, fils de prostitués. (Il s’arrête, réalise que je suis francophone, étouffe un petit rire gêné, précise qu’il s’agit d’une blague.) Une jubilation brille dans ces yeux lorsqu’il élabore des plans de vengeance contre les établissements. Je devine un problème de santé mentale.

Il suffirait d’un sourcillement pour qu’il me classe dans le camp adverse, celui de ses oppresseurs. L’idée me passe par la tête qu’il pourrait devenir dangereux. J’imagine l’adjointe à la direction, de l’autre côté du mur, qui tend l’oreille à ses éclats de voix. Je suis du côté de la porte de sortie. Il y a une pile de livres derrière moi, la lampe de bureau est un objet contondant. Je sais que les fauteuils basculent facilement. Je me sens en pleine possession de mes moyens, chargés à bloc d’adrénaline. Je n’ai pas peur.

En fait, j’ai une espèce de colère, pour ces victimes que je croise trop souvent. Que les gens se complaisent dans leurs souffrances et se gâchent la vie, ne regardent qu’eux. Mais mon expérience m’a démontré qu’ils empoisonnent la vie de leur entourage, qu’ils épuisent les ressources d’aide, qu’ils entraînent dans leurs malheurs des personnes plus fragiles ou plus vulnérables. Et finalement, leur souffrance peut facilement devenir une justification pour des manques de respects répétés, des petites violences ou des crimes beaucoup plus graves.

À un certain moment, il renifle en me disant que j’ai un petit sourire, que ce n’est pas drôle, que sa situation est grave. Mon petit sourire ne bronche pas, c’est un sourire d’acceptation, sans complaisance. Je reviens à la charge : « Tout ce que tu me racontes remonte à il y a dix ans. Je comprends que ça n’a pas été facile. Tout le monde a droit à l’erreur et malheureusement, on ne peut pas changer le passé. Mais qu’est-ce que tu peux faire maintenant, aujourd’hui ? C’est ce qui compte vraiment. » Il reste interdit un instant. « Mais je pensais que toi, tu allais m’aider… Toi, t’es cute, tu pourrais être mon ami… » Ses yeux me détaillent les cuisses et l’entrejambe. Il détourne la tête, ricane, me regarde dans les yeux en souriant « Non ? Tu veux pas être mon ami ? » J’esquive le changement du sujet et résume la situation. « Je t’ai énuméré toutes les ressources qui pourraient t’aider. Aucune ne te convient. Tu considères que le CSSS est de mèche avec les policiers et le système de justice corrompu, les intervenants de XYZ sont des voleurs et des criminels, et ceux de JKL, des agresseurs sexuels. Je t’ai parlé de Luc, un intervenant qui pourrait peut-être te proposer d’autres ressources, mais tu ne veux pas t’adresser à lui parce que tu ne parles pas aux obèses. Tout ce que je peux faire, c’est te laisser les coordonnées, si tu changes d’idée. » Je me lève pour lui signifier que l’entrevue est terminée.

Deux heures, je l’ai écouté attentivement pendant deux heures. Ce n’était pas prévu, j’avais une journée surchargée. Mais pour lui, rien de ce que je lui offre n’a aucune valeur. Il considère que tout lui est dû. Le rôle de la victime est devenu sa paire de pantoufles. Peu importe le prix qu’il lui en coûtera, il refuse de le laisser tomber. Je sais qu’il souffre chaque jour dans son isolement, il est dévoré par la haine qu’il nourrit. Et il refuse de faire quoi que ce soit pour changer la moindre chose dans sa vie. Moi, je ne peux rien faire pour lui. Il est le seul responsable du mur qu’il frappe, jour après jour.

Écheveaux

Mon rapport aux autres a été difficile au cours de la dernière année, comme mon rapport à l’écriture. La ligne d’encre qui tremble et déroule ses arabesques sur le papier est mon unique fil d’Ariane, un lien ténu qui me rattache aux lendemains. Je perds trop souvent le fil.

J’aimerais que ma vie soit comme un train qui traverse la plaine. Un train qui roule en ligne droite vers une destination connue, fonçant sans hésitation, en berçant des passagers qui somnolent. Je rêve d’une vie ferroviaire.

Le travail me rend fou en ce moment, je n’arrive pas à démêler ce qui m’appartient et ce qui ne m’appartient pas. Ce que je peux changer, ce que je ne peux qu’accepter. Je ne sais pas vers quoi canaliser ma colère. Si mes vieux démons se réveillent, je voudrais les affronter en duel. Mais ils se dérobent et s’esquivent. Ils se moquent quand je frappe le vide. Comment départager regrets, jalousie et colère légitime ? Orgueil mal placé ou fierté nécessaire ? C’est un magma dans lequel je m’enfonce, en tentant d’avancer à tâtons.

J’aimerais que la page soit blanche et que la ligne que j’y trace soit claire. Une ligne qui file sans entraves et sans se soucier du passé. Je rêve d’une page vierge pour repartir à zéro. Écrire noir sur blanc, en toute liberté, loin des écheveaux complexes et des nœuds insolubles de ma vie d’aujourd’hui.

Le jeu des résolutions

40 ans. Janvier 2010. Ça fait pas mal trop de zéros au même moment et pas mal de vide devant moi. En ce moment, je ne sais pas du tout où s’en va ma vie. Je voulais profiter de mes vacances pour faire le point, classer les pour et les contres de certains changements, choisir quelles directions prendra mon existence. Il ne reste que quelques jours et je constate que je ne suis pas très avancé. Je me suis donc inspiré de l’exercice proposé par Steve Proulx pour concocter une liste de ce que je veux dans la vie. Je vous mets au défi de faire vous aussi l’exercice, et de le publier sur vos pages ou ici, en commentaire.

À vous de jouer !

Dressez d’abord la liste de ce que vous voulez de la vie en 2010. Allez-y librement, sans contraintes, dans le désordre. Mais soyez précis et ne tombez pas dans les généralités. Limitez vous ensuite à exactement 20 points, pas un de plus, pas un de moins. (Les limites, ça stimule la créativité.)

Modifier chaque phrase pour qu’elle soit affirmative et que les verbes s’y conjuguent au présent. (La loi de l’attraction, on sait jamais…) Établissez ensuite des priorités en changeant l’ordre au besoin. (Et ce, sans toucher au premier et au dernier énoncé qui joueront le rôle d’introduction et de conclusion.) Vous pouvez aussi les numéroter.

Regroupez ensuite les 18 énoncés restant en groupe de trois, en respectant l’ordre. Coiffez d’un titre chacun des groupes comme si c’était un chapitre, montrez-vous imaginatif. Retouchez les phrases, précisez-les, soulignez les mots importants, amusez-vous ! Après avoir fignolé votre liste, partagez là. Et bien sûr, vous avez l’année pour réaliser le tout, chapitre après chapitre…

J’ai hésité pas mal à publier ma liste. Voici, ce que ça donne dans mon cas. C’est peut-être trivial, mais il faut bien commencer quelque part.

1.    Je sais où je m’en vais dans la vie

I : Un toit au-dessus de ma tête et au-dessus de mon cœur
2.    J’ai un chum. Nous nous aimons profondément, intensément et, par moment, à la folie.
3.    J’ai quelques bons amis que je vois régulièrement.
4.    Je vis dans un endroit ensoleillé où je peux dormir tranquille.

II : Participer au monde avec intensité
5.    Je suis nourri par des œuvres littéraires, cinématographiques, musicales, picturales…
6.    Je travaille selon mon propre horaire et je suis ainsi plus efficace.
7.    J’ai une vie sexuelle palpitante.

III : Un esprit ouvert dans un corps sain
8.    Je cours régulièrement et je m’entraîne.
9.    Je mange bien et je suis végétarien.
10.    Je voyage chaque année au Québec et à l’étranger.

IV : Un travail qui ajoute du sens à ma vie
11.    Je me sens profondément utile à mes semblables.
12.    Je consacre une bonne partie de mes heures de travail à l’écriture.
13.    Je tiens un blogue diversifié où je me sens chez moi.

V : Échanges et reconnaissance
14.    Je suis reconnu et apprécié pour le travail que je fais.
15.    Je suis à l’aise de parler et d’écrire en anglais.
16.    J’ai les moyens d’aller au resto, au cinéma, de magasiner comme je le fais maintenant.

VI : Des luxes abordables
17.    Je prends le temps de lire.
18.    J’ai un vaste cercle social.
19.    Je suis touché, je reçois et je donne des massages de temps en temps.

20.    Je suis calme et je me sens en sécurité.

Tout un programme !



Pause

Quand j’étais petit, je passais mes étés près du lac. À cette époque, ma mère était « femme au foyer » comme l’étaient la plupart des mères du coin. Les enfants étaient laissés libres tout l’été. Libre de s’ennuyer, libre de s’inventer des jeux. Je me souviens que le temps passait lentement, au rythme du ciel boréal, du lac et des saisons. Les grandes vacances s’étalaient sur trois longs mois, de la fin des classes jusqu’à la rentrée, des mois où la nature était en effervescence. Poursuivre la lecture