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Billet avec le mot-clef ‘vide’

L’indifférence

J’ai cru aimer, et j’ai cru l’être
D’un seul regard, il faisait naître
Des château forts, des nuits d’été
Transfigurées par la beauté

Je retenais de son passage
Des mots magiques et des images
Que je croyais être éternelles
Quand il lisait, j’avais des ailes

Sans qu’on le veuille
Sans qu’on l’attende
On se détache et sans comprendre
Sans dire adieu et sans souffrance
On sent venir l’indifférence

Un petit mot, un petit rien
Un regard faux, un geste fin
Le temps qu’il faut à une main
Pour s’effacer et c’est la fin

Un salon sombre, un air humide
Dans un coin d’ombre, un fauteuil vide
Là où vibrait la poésie
Ne reste plus que l’aphasie

Sans qu’on le veuille,
Sans qu’on l’attende
On se détache et sans comprendre
Sans dire adieu et sans souffrance
On sent venir l’indifférence

Extrait de l’opéra Nelligan (Musique : André Gagnon – Livret : Michel Tremblay, 1990)

Rêver

Je suis fatigué d’écrire ma vie. Mais en même temps, j’ai beaucoup de mal à en sortir pour raconter autre chose. C’est comme si le blogue était devenu une habitude, une habitude qui a pris toute la place.

Il y a l’écriture fonctionnelle, pour laquelle je suis payé des peanuts, essentiellement des textes techniques reliés à l’horticulture. Et le blogue. Rien d’autre entre les deux. Et ça me manque un peu, parfois, souvent, en fait. C’est comme une niche que je me suis taillée, qui devient un peu étroite avec le temps, mais dont je suis désormais prisonnier. Une prison complètement intérieure faite de mes propres blocages. Et des jours comme aujourd’hui, où je suis lessivé de fatigue, cette prison m’étouffe. Je m’ennuie du temps où je m’évadais de tout en inventant des histoires que personne ne lirait.

Il y a aussi ma vie qui voudrait respirer. J’aimerais bien apprendre à vivre chaque moment, sans m’imaginer les futurs possibles, sans mettre en scène mentalement chaque événement, sans chercher sans cesse le filon dramatique ou l’angle intéressant. Je revendique le droit d’être inintéressant. Raconter quelqu’un, c’est lui apposer des étiquettes, c’est colorer le ton de la relation, c’est narcissique et non productif pour laisser s’épanouir une relation.

Je traverse un passage à vide. Ces moments où l’on a besoin de parler alors que les mots ne viennent pas et où l’on s’obstine à se taire. Je sais que ces passages sont souvent nécessaires. On a tous besoin de dormir et de rêver.

Par Laurent Pflughaupt
Par Laurent Pflughaupt par Mitternacht, sur Flickr

J’aime le trouble

Le bonheur me fait peur. Quand tout va bien, je me méfie. Je me demande ce qui va me tomber sur la tête. Je cherche la bête noire, le jupon qui dépasse, n’importe quoi qui cloche.

J’ai besoin de me mesurer à quelque chose pour me sentir vivant, pour être certain que je suis assez grand. Je me suis construit à travers mes luttes. J’en ai bavé, j’en ai été fier. Quand j’arrive au-dessus de la mêlée, dans un endroit plus calme, l’endroit dont j’ai toujours rêvé, je vacille. Je ne sais pas comment réagir. Mes ruades et mes coups de poing fouettent l’air et je manque de tomber.

Ces jours-ci, ma vie bien huilée glisse sur la ligne du temps sans heurts. J’ai l’impression d’avoir atteint un certain équilibre. Je peux regarder devant et derrière avec lucidité. Je dors. Je mange. Je travaille. Je cours. Et j’essaie de ne pas trop y penser parce que tout ce vide autour de moi me fait paniquer. Je me répète à moi-même que l’équilibre est toujours précaire. Que l’homéostasie, le réel équilibre, est un mouvement, une danse, un déséquilibre constant.

La dernière nuit que j’ai passé avec le Minotaure, je lui ai dit : « C’est pas ça que je veux. Dans la vie, moi je ne veux pas un amant, un fuckfriend, je veux un chum ! » Il n’a rien dit, mais il ne l’a pas oublié. Après le jour de l’an, il m’a invité pour un souper chez lui avec trois de ses amis célibataires. Chaque ami devait amener un autre ami, aussi célibataire. Tous ces garçons trop bien, trop jolis, qui parlaient de théâtre et d’opéra m’intimidaient. Je me suis caché derrière mon verre de vin. C’est lui, le seul inaccessible, que je trouvais trognon d’avoir organisé tout ça. Et en plus, il cuisine bien.

Restroom Graffiti
Restroom Graffiti par Matt Niemi, sur Flickr

Le cerf-volant

Il t’arrive parfois d’être porté par des élans de bonne humeur. J’imagine que c’est un signe de maturité, une certaine forme de détachement. Parce qu’au fond, tu n’es pas au meilleur de ta forme. Avant, tu te plaignais que ton travail te prenait toute ta vie. Maintenant que l’on t’a rendu ta vie, tu réalises qu’elle est pleine de vide et de vent. Et tu regrettes presque le temps d’avant. Tu regrettes les combats, l’adrénaline, les défis à dépasser. Même la colère te manque. Elle te bousculait et te faisait sentir vivant.

Tu essaies de faire l’adulte quand tu te sens seul. Tu te paternes, en quelque sorte. Il y a ces longues journées chaudes et grises qui se ressemblent toutes et ce printemps qui te glisse entre les doigts. Il y a ces nouvelles heures de liberté fugaces, que tu tentes d’apprivoiser. Tu as du mal à digérer que tu t’es fait berner en démissionnant sur la promesse d’un contrat qui ne s’est toujours pas concrétisée. Tu te répètes sans trop y croire que c’est probablement pour le mieux. C’est un vieux réflexe de s’accrocher à des conneries comme la loi de l’attraction.

Ton existence est en manque de piquant, de profondeur et d’aventure. Lorsque la lune presque pleine déborde dans ta fenêtre, tu aurais envie de hurler, de t’enfuir et de courir les bois. Tant de fois, tu as répété que tu ne voulais plus rien savoir de lui. Pourtant, tard la nuit, quand le sommeil te fuit, tu continues de clavarder avec le Minotaure. Il demeure un fantasme, celui qui te donne des érections dans les mouvements les plus incongrus. Tu te dis que c’est toujours mieux que rien. Tu crois même parfois que ce « mieux que rien » pourrait être ton pain quotidien, désormais, et que tu devrais peut-être apprendre à te contenter des miettes. Mais tu continues de courir sur la piste, sous les soleils couchants qui incendient le parc. Pendant que tes jambes rebondissent et que ton corps s’épuise, ton imagination s’élève comme un cerf-volant. Tu consignes dans ton portable tes temps et ton kilométrage. Et le soir, tu danses dans ton couloir en chantant I’m yours de Jason Mraz. Et puis tu souris.

Je voudrais m’ennuyer

C’est un automatisme. Je m’active, frénétiquement, compulsivement pour combler chaque minute. Et il faut que je frappe le mur de la fatigue, à plusieurs reprises, pour que je m’en rende compte. Le vide m’angoisse. J’ai une peur viscérale de manquer quelque chose. Je cours souvent comme une poule pas de tête.

Un samedi soir en solitaire se profile devant moi. Face au vide potentiel, j’échafaude des plans, des stratégies pour tirer parti de chaque possibilité. Qui pourrais-je appeler, quand, où ? Rien de plus facile que de faire disparaître les temps morts. La société aime aussi l’agitation. Le Web déborde de bruit, de bavardage. Les occasions de consommer, de s’enivrer n’attendent que nous pour nous donner l’occasion de performer, même dans nos loisirs.

Mais le corps est le plus fort. Et il m’a fait piquer du nez en travers de mon lit alors que j’étais penché sur le dernier roman de Paul Auster, pour occuper quelques minutes de liberté avant de sortir. Je me réveille. La soirée est bien entamée, le bleu du ciel s’est assombri.

Peut-être y a-t-il quelque chose d’autre, quelque chose qui ne serait accessible qu’à ceux qui savent s’arrêter.

Sans ennui, il n’y a pas d’invention, il n’y a pas d’écriture et peut-être même pas de lecture. Je sais bien que la vie est courte, mais je ne suis quand même pas à l’article de la mort. Et j’ai l’intuition que ce serait bien de ralentir un peu, de m’arrêter, même. D’offrir de temps à autres quelques minutes au vide. De ménager des espaces pour les surprises de la vie. Et de réserver des moments juste pour savourer le temps qui passe. Je voudrais m’ennuyer un peu. Sans quitter mon lit, je balaie tous les plans du revers de la main et je plonge à nouveau dans les intrigues fascinantes de Paul Auster.

Le royaume du vide

Jamais deux sans trois, dit-on. J’ai revu le Minotaure. Il n’a eu besoin que de compliments mielleux et d’excuses répétées pour que je passe l’éponge et que j’accepte de le revoir. Il a dormi toute une nuit entre mes draps de flanelle, avant que je les change pour des draps de coton. Sans ses verres de contact, il devient un peu aveugle. J’avais l’impression qu’il était à ma merci.

Le Minotaure porte bien son nom. Il a véritablement quelque chose de bovin. Il me fait penser au bétail qui regarde passer les trains, dans une totale indifférence. Moi je suis dans le train, le nez collé à la vitre qui s’embue, les yeux qui voudraient s’accrocher au paysage. Je ne sais pas vers quoi le train fonce en tremblant. J’espère juste que c’est un pays tempéré où il y a des rires, de la musique et des câlins.

Il a passé la nuit chez moi. Il est bien sûr arrivé plusieurs heures en retard. À minuit, je fulminais. J’avais décidé de couper tous les ponts avec lui. Et c’est à ce moment qu’il m’a téléphoné. Il était en vélo, perdu, et cherchait mon appartement. Puis le lendemain, il s’est sauvé après que l’on ait déjeuné rapidement dans le delicatessen d’à côté. C’est un amant efficace, sensuel, brûlant. Il est drôle et brillant. J’aime discuter avec lui. J’aimerais qu’il soit plus attentionné. Après la nuit chez moi, il est allé rejoindre ses copains et son conjoint, un vieil avocat avec qui il part en Italie dans les prochaines semaines.

En fin d’après-midi le Cow-Boy m’a proposé de l’accompagner, lui et des amis, au 5@7 du Paradisio. Mais je ne crois pas que c’est le meilleur endroit pour panser mon sentiment de vide. Ça pourrait même l’aggraver. J’ai bien connu cet univers de l’intérieur. Je sais qu’il est composé d’êtres humains qui courent et courent en quête de l’amour et du bonheur idéalisé proposé par la société de consommation. Et j’entre facilement dans la course. Ça me vient tout seul. Je deviens à la fois l’une des marchandises offertes aux regards et l’un des clients pointilleux. Aujourd’hui, il a fait un temps magnifique, le soleil s’exhibait, généreux. Le fond de l’air restait frais cependant. Et j’ai pris plaisir à me serrer dans un lainage en marchant dans l’arboretum. Mais je suis certain qu’au Paradisio, les hommes vont célébrer l’été. Ce sera le festival de la peau nue, uniformément bronzée, et du muscle gonflé, comme si l’on vivait une terrible canicule. Mais la chaleur humaine ne sera pas au rendez-vous. Que des solitudes entassées, jusqu’à la promiscuité, un jeu des apparences où la moindre irrégularité ne pardonne pas. Que des rires de façade, des médisances, des vantardises. Parfois, les humains me déçoivent. Ce soir, je ne me sens pas la force d’affronter le royaume du vide.

Les bras ouverts

Ce que je crains le plus dans le fait de vieillir, c’est la solitude. Elle s’étend partout, invisible et collante, comme une toile d’araignée dans laquelle on s’empêtre. Quand je me tourne vers l’intérieur. J’ai devant moi un gouffre. Un vide immense qu’aucune lumière n’arrive à éclairer. Les rayons de soleil font pourtant briller des tourbillons de poussières dorées quelques centaines de mètres plus bas. J’ai le vertige, je ne sais pas voler. Et J’ai peur. Tellement peur. Je me dis que ce serait beaucoup plus facile si je n’étais pas seul pour affronter le vide. J’arrive à apaiser la panique lorsqu’elle se lève, à calmer les plus hautes vagues. Vous me croiseriez dans la vraie vie et vous ne devineriez jamais la frayeur que je porte en moi.

J’ai peur d’être toujours seul. Et je sais pourtant que c’est inévitable, l’on naît seul et l’on meurt seul. On se croise, on se frôle, on vit trop souvent en parallèle. Heureusement aussi, parfois on se touche, on se connecte pour un moment, on se voit vraiment et l’on arrive à s’aimer. Mais la chanson dit que la vie sépare ceux qui s’aiment. Et l’humanité est une denrée si rare chez les êtres humains.

Je sais que la fatigue me rend plus vulnérable à ces moments de peur. Je suis alors désarmé, sans protection. Je n’ai pas l’énergie pour ruser, pour détourner la tête ou pour fuir. Je reste pourtant convaincu que ce sera toujours la meilleure façon d’affronter la peur, dénudé et sans armes. Avec des yeux d’enfants, et sans aucune autre certitude que le présent. Alors chaque jour, sans réfléchir, je me jette à nouveau dans le vide, les bras ouverts.

Blanc

Quand on cherche, on trouve… C’est un peu brutal. Mais c’est tout ce que j’ai trouvé pour me rassurer, au sortir du sommeil. Ce matin, je me suis éveillé empêtré dans un cauchemar, le ventre noué. Une seule idée, claire, blanche, devant mes yeux : Je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, je n’ai pas de direction. Je ne sais pas non plus ce que je veux faire de ce blogue. Je dérive entre de longs espaces vides qui m’oppressent sans me sentir nulle part chez moi.

Je suis congestionné. Je pense que j’ai pris froid, hier, après la dernière course de la saison. Dans la file d’attente qui menait à la tente où l’on distribuait des collations, tout le monde toussotait, à cause du smog inhalé pendant l’épreuve. Je me battais pour éplucher une banane pas assez mûre quand j’ai réalisé que j’étais trempé et qu’il faisait très froid. Poursuivre la lecture