Voir petit, diminuer mes exigences, c’est un peu le contraire de l’éducation que j’ai reçu. Mais c’est une façon de faire que je dois apprivoiser. C’est le seul moyen de composer avec ces vagues de fatigue tout en menant de front le travail et le programme d’entraînement. Le printemps, s’il peut bien finir par s’installer, me donnera peut-être un coup de pouce. Je commence à en avoir assez des sorties dans le vent glacial. Après quelques semaines au Jardin, j’ai revu El poblano. Il est désormais le dernier de mon ancienne équipe à travailler pour Zorro & co. On s’est donné rendez-vous avec un autre ex-collègue pour le lancement d’un nouveau projet de prévention dans un bar de la rue Sainte-Catherine.
Je me suis retrouvé dans ce bar sombre, le Lagon noir. J’ai plongé dans ce brouillard de signes non verbaux, de regards entrecroisés et de souvenirs, parfois intense. La bouteille de bière comme une bouée pour surnager dans la foule trop serrée. C’était bon de les revoir, de constater que certaines choses ne changent pas et que la plupart d’entre eux sont plus qu’une définition de tâche. C’était un plaisir juste d’être ensemble pour cette soirée d’un printemps tardif, être ensemble dans un lieu sombre qui se voudrait rebelle et mal famé. La musique, le parfum du houblon, la testostérone dans l’air.
Mais je suis devenu vraiment pépère. Il était à peine dix heures et je réprimais un bâillement en pensant à mon lit. Pourtant, observer le ballet des bars glauque m’amuse et je goûte les vieilles complicités. Je suis rentré vers 10 h 30. Après ces dernières semaines de grisailles, de grésil et de pluie froide, la douceur de l’air étonnait. Tout près de chez moi, il y avait du monde sur les trottoirs, j’étais certain que les rues du quartier seraient désertes, un jeudi soir. Et je me suis mis à penser à toutes ces occasions que je laissais passer en m’enfermant chez nous. Toutes ces soirées où je reste coincé dans ma routine alors que le présent s’offre chaque fois, multiple et généreux. J’ai maudit cette fatigue. Mais peut-être que je lui cède trop facilement, ou que je lui accorde trop d’importance.
J’ai voulu me protéger. Je me suis fait une bulle, un quotidien de vieux garçon, en glissant sur la pente du moindre effort. Je m’isole et toutes mes interactions finissent par se cantonner au virtuel. Ce n’est pas par envie de m’isoler puisque je papillonne compulsivement d’un site à l’autre dans l’espoir d’une réponse, un signe de vie, un message.
Je veux des échanges, des discussions, de la chaleur. Les jeux de séduction purement sexuels ou les guerres d’ego ne m’intéressent plus. Même si la plupart du temps, je ne suis pas 100 % confortable dans les chassés-croisés relationnels. Tant de fois, j’ai répété au Cow-boy : « life begins at the end of your comfort zone. » Il n’a pas pu s’empêcher de me la remettre sous le nez, l’autre jour. Au Lagon noir, j’ai rencontré Hugo, le plus jeune des amis du Minotaure. Il m’a parlé de la prochaine soirée C’est Extra pour le dimanche de Pâques. El Poblano viendra avec moi. Je n’ai pas dansé depuis… je ne sais pas depuis combien de temps je n’ai pas dansé. Au moins deux ans, peut-être plus.
