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Billet avec le mot-clef ‘vieillir’

Le goût de courir

J’ai commencé à courir pour conjurer la mort. Je me sentais couler. Je me noyais lentement dans le silence. Je lisais Guérir de David Servan-Schreiber. Il présentait la course à pied comme un antidépresseur aussi efficace que la médication, sans effets secondaires, mais aux bénéfices nombreux. À l’époque, j’avais un husky qui soupirait d’ennui dans le salon. Je vivais dans une ville morte perdue dans des champs de luzernes, de maïs et de soya. Seul, dans un couple qui s’étiolait. Poursuivre la lecture

Saint-Timothée

Personne ne sait ma peur quand je m’engage dans la rue Saint-Timothée. Elle est là, pourtant, tapie dans mon ventre depuis bientôt 15 ans. À chacun des rendez-vous où je me rends, je pense aux chiffres. Les résultats des analyses : quantité de virus dans mon sang, état de mon immunité, dommages aux reins, au foie. Depuis juin 2006, le virus reste indétectable. Mais je sais qu’il est toujours là, en attente dans des réservoirs, caché. Même si très peu de virus circulent, ils font tout de même des ravages silencieux, qui se confondent avec ceux des médicaments qui me mitraillent le corps, au quotidien. Poursuivre la lecture

Magellan

Je blanchis. Une première mèche blanche est apparue au-dessus de mon front quand j’étais à New York. Depuis que je suis rentré, je porte toujours une barbe de quelques jours. Mais je ne peux pas la laisser pousser plus parce qu’elle aussi blanchit de plus en plus distinctement. Je règle le clipper à 2. Chaque décision que l’on prend, chaque pas que l’on fait a des conséquences. Elles courent devant nous comme des ronds dans l’eau, pour aller rebondir jusque dans notre avenir. Je le sais. Je le sais un peu trop, peut-être.

Je marche d’un pas mal assuré, secoué par la tempête. Je pense avoir pris la bonne décision en choisissant de quitter Zorro, mais je suis quand même inquiet. Je pense au Jardin comme à un havre. Mais pour l’atteindre, il me reste six semaines à traverser. Ces jours-ci sont particulièrement difficiles. La simple présence du directeur de Zorro & co. me donne de l’eczéma. J’en fais des cauchemars presque toutes les nuits. Tant bien que mal, j’essaie de mettre en oeuvre tout ce que j’ai de patience, de compassion et de détachement, pour dompter cette colère monstrueuse qu’il réveille en moi. Cette colère m’use. Je me dis qu’une réaction aussi forte a sûrement des choses à m’apprendre. Mais je ne comprends pas ce que j’ai à comprendre. Et ça me prend tout mon petit change juste pour rester la tête hors de l’eau, pour trouver l’énergie qu’il faut pour continuer, un jour après l’autre.

Magellanic Penguin
Magellanic Penguin by Tobrouk, on Flickr

Sans savoir

J’ai les sourcils qui s’élancent vers le plafond, comme ceux de Languirand. La fossette dans la joue qui t’avait fait craquer se transforme en longue ride. Je vieillis. Le temps me blanchit. Moi qui pensais en avoir fini avec la crise de la quarantaine. Me serais-je mis le doigt dans l’oeil, jusqu’à l’épaule ? Je sens que je m’y enfonce.

La fréquentation de l’aspirant (je lui garde ce pseudo, même s’il n’aspire plus à rien) a réveillé mes pires complexes : ma peur de n’arriver à rien, de rester pour toujours un raté sympathique, inoffensif et surtout dont on se lasse rapidement. Un incompétent. Un incapable. L’isolement où je me suis replié n’aide peut-être pas, mais je pense encore que c’est la meilleure voie pour arrêter de revivre constamment la même chose.

La précarité me pèse royalement. La société s’enfonce et ça me fait peur. Je suis pris dans cette ronde endiablée d’emploi aux défis herculéens, aux conditions de misère et aux patrons sociopathes. Connaîtrais-je un jour autre chose ? Je me suis souvent accroché à cette idée. Mais, en ce moment, elle me glisse entre les doigts. Je ne sais plus. Peut-être serais-je désorienté jusqu’à ma tombe.

Des images m’habitent quand je regarde vers le Sud, du haut de la montagne dorée. J’imagine Manhattan encore baignée d’été alors qu’ici, l’hiver ne se cache plus. Je sais bien, un voyage en solitaire, même dans une ville mythique, ne réglera rien. Je voudrais juste que ce soit un élan, une aventure envers moi-même, un choc salutaire pour ébranler les carcans. Peut-être que dans une autre langue, j’apprendrai à me faire entendre et ce que je veux dire.

Old Bayview Avenue Bridge, one
Old Bayview Avenue Bridge, one par Lone Primate, sur Flickr

Absolument tout

J’ai 40 ans, je vais bientôt en avoir 41. Je n’ai pas d’auto, pas de condo. Je n’ai pas encore « accédé à la propriété ». Je n’ai pas d’enfants, pas de copain. Je n’ai jamais terminé un diplôme universitaire, même si j’ai cumulé assez de temps sur les bancs d’école pour obtenir un doctorat (ou une maîtrise, au minimum). J’ai fait mille métiers. Je devrais le dire au présent de l’indicatif : je fais mille métiers. Je saute d’un emploi précaire, à un remplacement temporaire. Je suis instable. Je n’arrive pas à faire ce que je veux parce qu’au fond, je ne sais pas trop ce que je veux. Ou peut-être en ai-je terriblement peur. Tous les gens que je côtoie me disent que j’ai d’immenses qualités, que je suis plein de talents, que j’ai absolument tout pour réussir. Mais, voilà, je ne réussis pas. Je commence juste à sortir de ma bulle et à apprendre à développer, pas à pas, des relations interpersonnelles. Et à savoir qui je suis.

Et je suis fatigué.

Les bras ouverts

Ce que je crains le plus dans le fait de vieillir, c’est la solitude. Elle s’étend partout, invisible et collante, comme une toile d’araignée dans laquelle on s’empêtre. Quand je me tourne vers l’intérieur. J’ai devant moi un gouffre. Un vide immense qu’aucune lumière n’arrive à éclairer. Les rayons de soleil font pourtant briller des tourbillons de poussières dorées quelques centaines de mètres plus bas. J’ai le vertige, je ne sais pas voler. Et J’ai peur. Tellement peur. Je me dis que ce serait beaucoup plus facile si je n’étais pas seul pour affronter le vide. J’arrive à apaiser la panique lorsqu’elle se lève, à calmer les plus hautes vagues. Vous me croiseriez dans la vraie vie et vous ne devineriez jamais la frayeur que je porte en moi.

J’ai peur d’être toujours seul. Et je sais pourtant que c’est inévitable, l’on naît seul et l’on meurt seul. On se croise, on se frôle, on vit trop souvent en parallèle. Heureusement aussi, parfois on se touche, on se connecte pour un moment, on se voit vraiment et l’on arrive à s’aimer. Mais la chanson dit que la vie sépare ceux qui s’aiment. Et l’humanité est une denrée si rare chez les êtres humains.

Je sais que la fatigue me rend plus vulnérable à ces moments de peur. Je suis alors désarmé, sans protection. Je n’ai pas l’énergie pour ruser, pour détourner la tête ou pour fuir. Je reste pourtant convaincu que ce sera toujours la meilleure façon d’affronter la peur, dénudé et sans armes. Avec des yeux d’enfants, et sans aucune autre certitude que le présent. Alors chaque jour, sans réfléchir, je me jette à nouveau dans le vide, les bras ouverts.