J’ai les sourcils qui s’élancent vers le plafond, comme ceux de Languirand. La fossette dans la joue qui t’avait fait craquer se transforme en longue ride. Je vieillis. Le temps me blanchit. Moi qui pensais en avoir fini avec la crise de la quarantaine. Me serais-je mis le doigt dans l’oeil, jusqu’à l’épaule ? Je sens que je m’y enfonce.
La fréquentation de l’aspirant (je lui garde ce pseudo, même s’il n’aspire plus à rien) a réveillé mes pires complexes : ma peur de n’arriver à rien, de rester pour toujours un raté sympathique, inoffensif et surtout dont on se lasse rapidement. Un incompétent. Un incapable. L’isolement où je me suis replié n’aide peut-être pas, mais je pense encore que c’est la meilleure voie pour arrêter de revivre constamment la même chose.
La précarité me pèse royalement. La société s’enfonce et ça me fait peur. Je suis pris dans cette ronde endiablée d’emploi aux défis herculéens, aux conditions de misère et aux patrons sociopathes. Connaîtrais-je un jour autre chose ? Je me suis souvent accroché à cette idée. Mais, en ce moment, elle me glisse entre les doigts. Je ne sais plus. Peut-être serais-je désorienté jusqu’à ma tombe.
Des images m’habitent quand je regarde vers le Sud, du haut de la montagne dorée. J’imagine Manhattan encore baignée d’été alors qu’ici, l’hiver ne se cache plus. Je sais bien, un voyage en solitaire, même dans une ville mythique, ne réglera rien. Je voudrais juste que ce soit un élan, une aventure envers moi-même, un choc salutaire pour ébranler les carcans. Peut-être que dans une autre langue, j’apprendrai à me faire entendre et ce que je veux dire.
Old Bayview Avenue Bridge, one par Lone Primate, sur Flickr