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Billet avec le mot-clef ‘vih’

Ils iront mieux

Je me sens malade, alors cette note sera brève. Il y a eu l’histoire de ce couple au centre de dépistage. Cet homme devant moi pendant que son chum se faisait dépister dans le bureau d’à côté. Le cri lancinant qui enflait de l’autre côté du mur. Ses yeux affolés. T’es certain que c’est lui qui est là, de l’autre côté ? Il était certain. Mais je voyais déjà ses yeux qui s’éloignaient sans quitter les miens. Il tombait dans un gouffre. Je les revois, quelques heures plus tard, enlacés sur le trottoir au coin du boulevard René Lévesque. Leurs sanglots sourds au milieu de la foule indifférente. Le ciel uniformément gris. Il y a eu El plobano qui pense que son couple est une histoire du passé et qui réalise qu’il est affreusement seul dans un pays qui n’est pas encore le sien. L’eau qui affleure dans ses grands yeux. Des yeux de petits Poucet perdus dans la forêt noire. Il y a eu Ben qui raconte qu’il a voulu mourir tant de fois, au cours des années. Il y a eu Dan qui ne voit plus que du noir.

Même si je suis un blogueur (forcément nombriliste), toutes ces histoires me secouent de l’intérieur, alors que je dois me montrer solide, inébranlable parce qu’ils ont besoin de moi. Hier, j’ai revu le couple. Trois semaines plus tard, ils vont vraiment beaucoup mieux. Ils étaient calmes et même si une certaine tristesse mêlée de peur rôde encore autour d’eux, ils sont bien accrochés à un futur possible. El poblano a décidé de se battre pour son couple. Il ne baissera pas les bras avant d’avoir tout essayé. Ben sourit quand on lui fait remarquer tout le chemin qu’il a parcouru. Et Dan par moments, entrevoit la lumière.

Ils vont mieux…

À un certain moment, j’ai eu peur que ça n’arrive jamais, mais c’est ce qui est arrivé. Moi, par contre, je suis complètement vidé. J’ai eu du mal à dormir, pris dans mes tempêtes. Les changements de températures, la fatigue et le stress m’ont affaibli. Et un vilain rhume printanier en a profité pour me sauter dessus. Je retourne me coucher en me disant qu’il faut que j’apprenne à faire confiance à la vie et que je me souvienne qu’ils iront mieux.

Rumeurs

Connaître l’ennemi. Utiliser ses stratégies pour lutter à armes égales. C’est un peu ce que le développement du Web a permis aux acteurs de la lutte contre le sida. D’abord en diffusant des informations d’une complexité incroyable, qui doivent être constamment mises à jour. Ensuite en donnant la parole à toutes les personnes touchées par la pandémie de façon à briser le silence qui met en péril tous les acquis. Désormais, les stratégies de marketing viral utilisent les réseaux de communication et les réseaux sociaux pour que les messages de prévention se répandent à une vitesse fulgurante, sans bruit et sans grand investissement. En tablant, sur le plaisir, l’humour ou l’empathie, bref, ce qu’il y a de meilleur en l’être humain, ce type de publicité nous amène à nous approprier le message et à en devenir les agents propagateurs. Tout le monde y gagne, sauf le virus. Faites circuler !

Ma peur

Le VIH occupe aujourd’hui une place microscopique dans ma vie. La place qu’il mérite. La place qui sied à un virus. Depuis environ quatre ans, la médication le maintient K-O. Et ma charge virale demeure indétectable. Mon système immunitaire a récemment dépassé la barre des 400 CD4 et il navigue lentement vers les 500, le seuil symbolique de la normalité. Dans mon quotidien, le virus doit se limiter aux cases d’un pilulier. J’ai même trop souvent tendance à oublier le pilulier. Je n’y pense plus et c’est pourquoi j’en parle rarement ici. L’impact du virus sur les autres et dans la société, les injustices qui y sont liées, la mort autour de moi m’occupent fréquemment l’esprit. Mais l’impact direct du VIH sur ma vie est négligeable.

La grande peur que j’ai déjà ressentie, alors que j’avais les pieds au bord du gouffre, a rétréci jusqu’à devenir presque imperceptible. C’est maintenant un sentiment sourd et diffus qui passe facilement inaperçu. Mais elle n’est pas complètement disparue et je porte cette peur sans trop en être conscient. Elle s’éveille insidieusement dès que je suis fatigué ou fragile. Elle s’enflamme pour un éternuement, un oubli ou un rhume. J’ai peur, tout au fond de moi. Peur de mourir avant d’avoir vécu. Peur que le virus ait fait des ravages silencieux qui me mèneront au cancer généralisé ou à la démence. J’ai peur de ne plus avoir les moyens de payer les médicaments. J’ai peur de souffrir, j’ai peur de perdre, j’ai peur d’oublier.

Cette peur me mine sans faire de bruit. Quand je suis très pris par le quotidien, je ne le remarque pas. Mais elle brûle en moi et participe alors à mon épuisement général. Lorsque je m’arrête et que je suis seul dans l’obscurité, elle sort de l’ombre et je vois clairement son travail de sape. Je la déteste. Je dois la garder à l’oeil si je ne veux pas lui laisser le pouvoir. Il me faut apprendre à la regarder aller et à vivre avec elle. Je me doute bien qu’elle risque d’être toujours là. Je ne sais pas comment me rassurer. Souvent, je me dis que ce serait bien que je croie en Dieu. Je pourrais m’en remettre à lui et ce serait beaucoup plus simple. Mais, si Dieu existe, je refuse de croire en lui. Je préfère le doute et la beauté du mystère. Je préfère apprendre à vivre avec la peur. Je veux vivre ma vie en entier, et ma peur en fait partie.



Hallelujah de Leonard Cohen, reprise par Ariane Moffatt
Trauma – Épisode 01