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Billet avec le mot-clef ‘ville’

Tour de ville

L’été s’en vient et c’est l’une des plus belles saisons pour visiter Montréal. J’ai toujours considéré que Montréal était la plus belle ville du monde. Plus humaine que New York, plus festive que Toronto, plus chaleureuse que Paris, plus moderne que Rome, plus exubérante que Londres. Et quand je regarde ce tour de ville en deux minutes, j’ai un peu l’impression de revisiter les billets de ce blogue.

Le tour commence au Vieux-Port, là où j’ai sauté dans les eaux du Fleuve lors du Grand Splash. J’y cours aussi en été, même si les vieux pavés sont un peu durs sur les chevilles. En passant par le vieux port, j’accède au Canal Lachine, des kilomètres de presque campagne qui mènent jusqu’à l’immensité du lac Saint-Louis.

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Lundi, la neige

Prenez des lieux que j’aime et où je passe souvent dans la ville, ajoutez-y dix ou vingt centimètres de neige et beaucoup beaucoup de talent et ça donne ceci. Moi aussi, j’ai eu le souffle coupé en reconnaissant ma ville. Je n’aurais pu décrire un lundi de neige aussi bien. Il fallait des images. Ça donne presque envie que l’hiver s’éternise. (Presque !)

“This winter we were chatting casually with Bruno about how gorgeous Montreal looks under heavy snowfall. While this conversation may seem mundane to people who grew up here, it was enchanting to listen to a Parisian’s take on the phenomenon. So Bruno set out one morning, camera in hand, to capture the magic of our city being blanketed in the white stuff. What he came back with took our breath away, it wasn’t the snow he was watching, it was us.” – Christina Poursuivre la lecture

Les autres

Je vis dans une ville de près de 4 millions d’habitants. Je les côtoie chaque jour. Dans la rue, au travail, dans les transports en commun. On se frôle, chacun dans notre bulle électronique. Cette cohabitation n’est pas toujours facile à vivre. Les frictions font naître des étincelles. Quand le transport en commun connaît des ratés et que le climat se met de la partie, par exemple. Je me faufile comme une ombre au quotidien. J’ai intégré ma timidité, je ne la vois plus, elle n’est plus un handicap. Je dis parfois que j’ai un côté autiste. J’ai très peu de liens avec la plupart des gens que je côtoie quotidiennement. Il me faut des années pour apprivoiser quelqu’un. Dans la plupart des cas, j’y ai renoncé. L’anonymat de la ville couvre les solitaires, les fugueurs et tous ceux qui ont des choses à cacher. Poursuivre la lecture

Dizygotheca

La colère pour moi est un piège. Je porte, ancrées dans ma chair, des rancunes profondes, des révoltes silencieuses qui n’ont besoin que d’une étincelle pour s’enflammer. Hormis quelques rougeoiements sur la peau, rien n’est visible de l’extérieur. Il y a de ces feux sans fumée.
 
Un accrochage avec un col bleu. (À la ville de Montréal, les cols bleus sont une catégorie d’employés qui reçoivent des salaires mirobolants alors qu’un grand nombre d’entre eux ne travaillent concrètement jamais. Plusieurs passent leur journée à dormir, cachés dans des remises ou des locaux inoccupés de la ville, d’autres lisent le journal de Montréal ou regardent la télé au fond d’un restaurant. Leur syndicat règne par la terreur et en écrivant ceci, je risque de me faire casser les deux jambes. J’exagère ? À peine.)
 
Bref, un accrochage. Et je tombe dans le piège. J’ai bien réagi. J’ai dit ce que j’avais à dire, en me limitant aux faits. J’ai établi calmement mes limites et j’ai écrit une lettre pour clarifier la situation, en mettant toutes les personnes concernées en copie conforme. Mais je reste avec une colère résiduelle qui m’embrouille complètement les idées. D’obsédantes idées de combat. J’essaie autant que faire ce peut de prendre du recul, de m’imaginer loin dans le temps, ou l’espace. Quel souvenir aurais-je de cet instant dans un an ? À quoi sert de m’empoisonner l’existence pour un con ? Insignifiant, probablement misérable. Mais rien n’y fait, l’incendie fait rage. Tout ce que je peux faire est de prendre garde de ne pas nourrir la colère et de laisser le temps assoupir les dernières flammes.
 
Je collectionne les trêves, les moments d’accalmie. J’ai appris que, selon un sondage, ma chronique dans le magazine moribond serait la deuxième plus populaire. J’ai passé ce matin un test d’ostéodensitométrie. L’un des médicaments que je prends peut favoriser l’ostéoporose. À cause d’une annulation, j’ai eu un rendez-vous le lendemain de mon appel. Et le rendez-vous n’a pris que dix minutes. Il fait un temps splendide et si les tendances se maintiennent je participerai au Grand Splash à la fin de la semaine, un saut dans le Saint-Laurent depuis un quai du Vieux-Port, pour réclamer un meilleur accès au fleuve pour les Montréalais. L’an passé, je n’avais pu y être. Après bien des mésaventures, j’ai de nouveau un climatiseur qui travaille en ce moment d’arrache-pied pour rendre mon trois et demi habitable la nuit. Ma bouture de Dizygotheca elegantissima qui végétait depuis plus de six mois a enfin produit ses toutes premières feuilles. Deux vieilles dames britanniques, déconcertées par la canicule montréalaise m’ont fait rigoler. Et de fil en aiguille, la colère s’amenuise jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques braises rougeoyant dans l’ombre, jusqu’au prochain incendie.

Cargos, vieux port de Montréal

Mon ami Bixi (5)

Nul n’est prophète en son pays, Bixi. C’est particulièrement vrai au Québec. On ne se défait pas comme ça d’un passé colonial. Voici l’extrait d’un billet d’un blogueur danois fou de vélo, Mikael Colville-Andersen. L’original (en anglais) peut être lu ici : The greatest secret bicycle city.

« … Voici mon secret. Il existe une ville en Amérique du Nord qui travaille sans relâche à semer des graines de vélo. Souvent sur le Web, je suis tombé sur des palmarès des villes les plus vélo-friendly en Amérique du Nord. Et souvent, elle n’y était même pas mentionnée. Grossière erreur !

La raison est d’ordre culturel. Quand vient le temps de s’évaluer, l’Amérique du Nord anglophone aime se regarder dans le miroir. L’Europe est un autre univers. Et difficile de se comparer à des villes comme Paris, Séville ou Barcelone où le vélo a connu un boom extraordinaire. Pour mesurer ses progrès, l’idéal est de se comparer à d’autres villes de tailles similaires dans une même région.

Cette ville secrète est souvent ignorée ou négligée, même si sa culture est profondément ancrée dans l’américanité. (Non, il ne s’agit pas de Portland.) C’est une partie du monde où l’on ne parle pas un dialecte dérivé de l’anglais. (Ce n’est pas non plus le Wisconsin.) La région est dotée d’un patrimoine culturel unique et d’une identité distincte. (Non, ce n’est pas l’Alberta.)

Cette ville ne passe jamais par la tête de la plupart des Nord-Américains lorsqu’ils pensent à leur continent. Peut-être tout simplement parce qu’elle est trop différente. J’y étais, très récemment, et j’y ai vu des choses étonnantes.

Un après-midi, j’y ai vu une heure de pointe de vélo des plus impressionnantes. Avec un nombre de vélos beaucoup plus grand que n’importe où ailleurs en Amérique du Nord.

J’y ai vu plus d’infrastructures cyclables séparées de la chaussée que dans toutes les autres grandes villes nord-américaines. L’une d’elles date de 1986 ! Dur à battre. Bien sûr, beaucoup de pistes cyclables sur rue sont bidirectionnelles, ce qui nous ramène une vingtaine d’années en arrière dans les pratiques du Danemark. Mais l’espace manque cruellement, et ces pistes sont utilisées, c’est un bon début… »

(Adaptation libre : KZ)

Montreal Cycle Chic Couple
Photographie (Montréal vue par) : Copenhagen Cycle Chic

Mon ami Bixi (4)

Par un jour de juin, Montréal est passé sous les tropiques. Comme si dans un sursaut, l’axe de la terre s’était déplacé. J’ai abandonné mon vélo dès que j’ai trouvé une station dans le Mile-End. Le vent était saturé de pollen et du parfum des seringats. Le soleil dorait la poussière qui flottait dans l’air chaud. Avec tous les travaux, la ville a des allures de favelas, chaotiques et désordonnées. Mais son côté latin se révèle : sensualité exacerbée, nonchalance, bonheur de vivre. Il y a des étés où la chaleur devient insupportable, mais ce soir-là, la température était juste… idéale. Je n’étais quand même pas fâché de me retrouver les deux pieds sur le trottoir. La route avait été harassante.

Le site Web de Bixi est magnifique ; tout en mouvement, en couleur et en transparence. Mais il n’est pas fonctionnel pour deux cents. Il met une éternité à se charger. Le visuel des commanditaires y prend tellement de place que l’information que l’on recherche (nombre de vélos et nombre de places libres) est illisible. J’ai donc trouvé une autre option : Ride The City – Montreal. Un site simple et bien conçu, qui peut même indiquer le chemin le plus sûr en vélo, entre deux points de la ville. Ride The City me recommandait de prendre une piste cyclable qui longe un chemin de fer, à la hauteur de la rue des Carrières, un peu au nord de chez moi. Mais comme j’ai la tête dure et que je suis attaché à mes petites habitudes, j’ai plutôt emprunté celle de la rue Rachel. C’était l’heure de pointe et la circulation était dense, sur la piste cyclable comme dans la rue. Je suis certain qu’il n’existe pas d’asphalte plus défoncé que celui de cette piste. À trois endroits, des tronçons de rues étaient en réparation, complètement éventrés, et tout le monde, automobiles et vélos, devait se croiser sur une seule voie. La plupart des gens étaient plutôt zen. Moi j’étais à bout de nerfs quand j’ai enfin pu tourner sur Henri-Julien. Une très jolie rue du Plateau, mais excessivement étroite. Entre les deux rangées de voitures stationnées de chaque côté, il ne restait que l’espace d’un véhicule. Devant moi, une camionnette et une automobile derrière. Pris en sandwich, j’ai pédalé comme un fou, pour tenir leur rythme. Il y avait tellement de dos d’âne, de stop et de travaux que j’y arrivais. Mais quand j’ai vu la première station Bixi, je me suis jeté dessus, soulagé.

En marchant lentement vers Saint-Laurent, j’ai été coupé par un autre cycliste. Il a été immédiatement pardonné quand je l’ai regardé s’éloigner. T-shirt sombre ajusté sur corps longiligne. Bras gauche entièrement tatoué. Son jeans étroit, porté en bas des fesses, révélait des boxers bleu ciel et des fesses qui avaient l’air plus croquantes que des Granny Smith. J’ai retrouvé la rue Saint-Laurent avec ses parfums étrangers, sa faune colorée et ses juifs hassidiques en robes noires, boudins et grands chapeaux. Je suis allé manger au Lawrence avec Hugh. Dernier souper pour souligner mon anniversaire. C’était particulièrement bon. Le menu élaboré autour des produits de saison offrait un plat végétarien et plusieurs plats de poisson. Maquereau, têtes de violon, ketchup de rhubarbe et fromage de chèvre. Tout était exquis. Avoir la bouche pleine me donnait un break. La conversation se déroulait en anglais et mon anglais déjà chancelant, rouille, faute de pratique.

Au retour, Hugh m’a raccompagné jusqu’à la piste cyclable que m’avait recommandée Ride The City. On est passé par un étrange petit parc, à mi-chemin entre un terrain vague et un jardin de sculpture à l’esthétique industrielle. On a traversé la voie ferrée par un trou dans la clôture. (Les employés du chemin de fer ferment perpétuellement les trous dans le grillage et les résidents du secteur les ouvrent à nouveau.) Il m’a laissé, de l’autre côté du chemin de fer, sur ce qui ressemblait à un chemin de campagne. Le chemin de terre battue, d’une bonne largeur, longeait la voie ferrée. Une haute clôture les séparait. Dans la pénombre, j’ai traversé des boisés et des zones industrielles dont j’ignorais l’existence. Je suis passé de l’ouest à l’est de la ville, sans croiser aucune intersection. Comme la voie ferrée, la piste enjambait les grandes artères par des viaducs. Dans le temps de le dire, je me suis retrouvé, en plein cœur du Vieux-Rosemont où la bande cyclable m’a mené jusqu’à ma station Bixi. À côté du Mile-End, le Vieux-Rosemont a l’air d’une vieille banlieue calme et cossue. J’aime ce quartier pour ses grands arbres. C’est probablement à cause de leur nombre, que l’été me semble, ici, plus tempéré. La brise était tiède et douce. Et la lune montait aux grelots des grillons.

Pour en savoir plus sur la piste cyclable des Carrières et le Guerilla Garden : Le Polyscope

Une sculpture de Glen LeMesurier, photographie : Recreating Eden

Mon ami Bixi (3)

Bixi n’a pas que des amis. Avant même que le projet ne soit lancé, il avait ses détracteurs féroces. Et ce, malgré le succès que connaissait le vélo en libre-service dans les plus grandes villes du monde (Paris et Barcelone, entre autres). Les premiers résultats déficitaires (initialement prévus dans le plan d’affaire) ont donné de vagues munitions à tous les Richard Martineau des alentours. Et plus le service s’installe et prend de l’ampleur, plus la hargne semble grandir. Mais comment peut-on être contre la vertu ? Pourquoi tant de haine ? Voici mes hypothèses.

La jalousie

Une première constatation s’impose : les détracteurs types de Bixi sont gros. Certains d’entre eux préfèrent pédaler sur place, le derrière mouillé collé sur la selle d’un vélo stationnaire, en regardant la lutte sur RDS. Mais la plupart d’entre eux seraient incapables de se déplacer par leurs propres moyens. Plusieurs ont développé un attachement viscéral pour leur voiture de l’année qui contrebalance une faible estime d’eux-mêmes ou un manque flagrant de confiance dans leur virilité.

Quand toute ton identité est construite sur le nombre de chiffres dans ton compte en banque, difficile d’accepter que le moyen de transport le plus cool en ville soit accessible à tous. (Désolé, la décapotable ou le scooter sont désormais une affaire de baby-boomers blanchissants.) Les bixis ont un look inimitable. Tout le monde le sait, les garçons les plus stylés et les plus jolies filles roulent en bixi. Parcourir la ville à cheval sur un bixi, c’est vivre intensément Montréal et plonger dans ce que la métropole a de plus humain et de plus festif. Malheureusement, faute de forme physique et d’ouverture d’esprit, ce n’est pas donné à tout le monde. Normal que tout cela fasse des jaloux.

L’individualisme

L’individualisme à l’américaine est l’idéal de notre époque. Chacun dans sa bulle automobile climatisée, à écouter SA chanson de Céline, à respirer SON parfum de fraîcheur de Glade. Imaginer un transport actif réellement collectif et participatif dérange les idées reçues. Plusieurs banlieusards rêvent d’une ville entièrement réservée aux automobilistes. Un échangeur géant qui mènerait aux cinémas, aux restaurants, aux théâtres… (Euh, non pas aux théâtres, finalement, les banlieusards n’y vont que l’été voir des comédies un peu vulgaires mettant en vedette les comédiens de la télé). Pour plusieurs, c’est inconcevable que des êtres humains veuillent vivre à Montréal. Tout le monde devrait avoir son bungalow ou sa maison de ville, sur une bretelle d’autoroute, à Brossard ou à Repentigny.

Mais la réalité est tout autre. Les rues de Montréal étaient déjà bondées, et en plus mauvais état que les pires chemins de brousses du Nicaragua. On parle poliment de nid-de-poule, mais personne n’a jamais vu de poules de cette taille. On devrait parler de nid-d’autruche, d’émeu ou de ptérodactyle géant. Déjà excédés par les bouchons de circulation, les automobilistes ont vu avec effarement débarquer sur la chaussée de nouveaux cyclistes avec des vélos aux lignes design, mais plus lourds et plus lents. Avec horreur, ils ont dû murmurer : « Gang de communistes ! »

Il y a bien sûr des manques de civisme de part et d’autre, je ne peux que le constater. Mais le problème semble généralisé. Tous les Montréalais, qu’ils soient sur une, deux ou quatre roues, font partie du problème. Les banlieusards pressés de quitter l’horreur de la ville ne donnent pas leur place. (Avez-vous essayé de traverser vivant une rue aux abords du pont Jacques Cartier à l’heure de pointe ?) Dans sa coque d’acier, le sac gonflable sous le nez, l’automobiliste sent qu’il n’a rien à craindre.

La colère

Le nombre d’utilisateurs a dépassé récemment les 400 000. Le succès dépasse toutes les prévisions de l’organisation qui, visiblement, est victime de son succès. Les équipes d’entretien ne suffisent pas à la tâche. Les vélos ne sont pas déplacés assez rapidement et la flotte est dans un piètre état. Il faut lire la colère et la hargne des utilisateurs sur la page Facebook de Bixi. Et des casseurs semblent profiter de cette grogne. Une vague de vandalisme qui visait au départ les nouvelles publicités s’en prend maintenant aux vélos et aux stations. Des dizaines de pneus crevés, des roues, des guidons, des selles arrachées. J’ai même entendu l’histoire d’un bixi qui n’avait plus de pédales. Deux fois, j’ai eu la bonne surprise de constater que le bixi sur lequel je roulais n’avait plus de freins fonctionnels.

Il m’arrive souvent moi-même d’enrager. Depuis un certain temps, quand je sortais du travail le soir, le système m’indiquait qu’il y avait deux vélos libres à la station la plus proche. Je m’y rendais pour y trouver à tout coup deux vélos démantibulés, qui traînaient là depuis des semaines. Je travaille à la périphérie du secteur de Bixi et les stations sont rares et éloignées les unes des autres. Ce soir, j’ai marché jusqu’à la station, armé de mon appareil photo. Je m’étais dit que j’allais plaquer la photo du vélo démembré sur la page Facebook avec la mention « depuis 2 semaines ». Le choc des images vaut mille maux. Surprise ! Les techniciens Bixi avaient ramassé le vélo brisé et quatre montures en parfait état de marche n’attendaient que moi pour me raccompagner. Preuve que les employés de Bixi, font parfois bien leur travail, malgré l’opprobre général. Je me demande si Bixi survivra à cette vague de colère. Pour le moment, l’organisation semble dépassée. Je donne la chance au coureur en me disant qu’il faut leur laisser du temps pour s’ajuster; le bénéfice du doute, jusqu’à la prochaine chicane.


Veuillez noter que ce texte (personnel et de mauvaise foi) n’a aucunement été commandité par Bixi. (Mais je suis ouvert à toutes propositions !)

Montréal

Pluie

Il ne faut pas croire les miss météo. La vie n’est tissée que de détours et de surprises. En me levant ce matin, je m’étais préparé mentalement au pire : courir sous la pluie parfois forte, le froid, la grisaille. C’est ce qui est prévu pour toute la semaine encore. Les quelques derniers jours de soleil n’étaient qu’un aperçu de ce qu’aurait pu être le mois de mai. Quelques heures plus tard, je me retrouvais avec les Galopins les plus braves, sur la montagne. À peine de la pluie, rien qu’un picotement frais dans l’air doux. La température idéale pour courir.

Noyée dans le brouillard, la montagne avait des allures de forêt primordiale. Le vert nouveau palpitait dans la pénombre. Des trilles blancs fantomatiques ponctuaient le sous-bois comme un signal. Les ouvertures qui surplombent la ville n’offraient en spectacle que le chaos des nuages, effiloché par le vent. Quand je croisais des coureurs sur le chemin désert, ils apparaissaient soudain devant moi et disparaissaient aussitôt derrière. Intérieurement, je remerciais tous les écologistes qui ont su protéger la montagne de l’ambition des promoteurs. Chaque semaine, le paysage se métamorphose. Les teintes, les parfums, l’ambiance sonore créent un univers totalement nouveau.

L’homme de la lune reparti en orbite, je me retrouve avec de nouvelles plages de temps libres. Des plages désertes sous la pluie. Du temps pour lire, pour rêver et imaginer la suite des choses. Au fil de mes semaines, je me tais et j’observe. Je laisse mon esprit voler haut et loin s’il en a l’élan. J’attrape des images, des bribes de conversations. Je regardais les photos du nouvel appartement d’Alexis en me disant que c’est un endroit comme celui-là, lumineux et coloré, où j’aimerais vivre. Certains instants s’impriment dans ma pensée. Ces sourires échangés sur la piste de danse au Latulipe. La complicité toute simple d’un moment de plaisir partagé. Le goût de la citronnelle de cette soupe thaïlandaise épicée, alors que, seul à ma table, je regardais la pluie lécher la vitre. Ces deux amies dans la cinquantaine qui discutaient à la table derrière. La confiance de leurs confidences. Le plaisir qu’elles avaient à trouver le mot juste. Je rêve. Et pendant ce temps, la pluie, comme les larmes, œuvre pour modifier la ville jusqu’au cœur de la terre. Pour nettoyer et ouvrir l’espace.

L’ange du monument Sir Georges Étienne Cartier (je crois qu’il représente la renommée), la main levée, marquait la frontière nette entre la ville sous l’averse et la montagne embrumée. J’aurais voulu avoir mon appareil photo.

Une douleur derrière la cuisse droite m’oblige à être plus attentif. J’ai acheté de nouveaux souliers, j’aurais dû le faire depuis plusieurs mois. Je m’étire plus longuement. Jean-François m’a conseillé de voir un physio avant le marathon. J’attends d’être couvert par l’assurance collective du Jardin. C’est finalement à Montréal que je vais courir mon premier marathon. Pour le moment, c’est le demi d’Ottawa qui m’attend dans deux semaines. Le printemps tardif me permettra peut-être de voir les dernières tulipes. Je ferai un bras d’honneur à HarpeUr en passant sous les fenêtres du parlement.

Toutes les miss météo, des plus jolies aux plus compétentes, annoncent encore de la pluie, pour au moins une semaine. Sur iTune, j’ai acheté It’s raining men un succès disco de 1982 des Weather Girls. C’est immanquable, les premières mesures de cette chanson me font sourire, même quand je cours sous la pluie glacée. I’m gonna go out. I’m gonna let myself get: absolutely soaking wet!