Bixi n’a pas que des amis. Avant même que le projet ne soit lancé, il avait ses détracteurs féroces. Et ce, malgré le succès que connaissait le vélo en libre-service dans les plus grandes villes du monde (Paris et Barcelone, entre autres). Les premiers résultats déficitaires (initialement prévus dans le plan d’affaire) ont donné de vagues munitions à tous les Richard Martineau des alentours. Et plus le service s’installe et prend de l’ampleur, plus la hargne semble grandir. Mais comment peut-on être contre la vertu ? Pourquoi tant de haine ? Voici mes hypothèses.
La jalousie
Une première constatation s’impose : les détracteurs types de Bixi sont gros. Certains d’entre eux préfèrent pédaler sur place, le derrière mouillé collé sur la selle d’un vélo stationnaire, en regardant la lutte sur RDS. Mais la plupart d’entre eux seraient incapables de se déplacer par leurs propres moyens. Plusieurs ont développé un attachement viscéral pour leur voiture de l’année qui contrebalance une faible estime d’eux-mêmes ou un manque flagrant de confiance dans leur virilité.
Quand toute ton identité est construite sur le nombre de chiffres dans ton compte en banque, difficile d’accepter que le moyen de transport le plus cool en ville soit accessible à tous. (Désolé, la décapotable ou le scooter sont désormais une affaire de baby-boomers blanchissants.) Les bixis ont un look inimitable. Tout le monde le sait, les garçons les plus stylés et les plus jolies filles roulent en bixi. Parcourir la ville à cheval sur un bixi, c’est vivre intensément Montréal et plonger dans ce que la métropole a de plus humain et de plus festif. Malheureusement, faute de forme physique et d’ouverture d’esprit, ce n’est pas donné à tout le monde. Normal que tout cela fasse des jaloux.
L’individualisme
L’individualisme à l’américaine est l’idéal de notre époque. Chacun dans sa bulle automobile climatisée, à écouter SA chanson de Céline, à respirer SON parfum de fraîcheur de Glade. Imaginer un transport actif réellement collectif et participatif dérange les idées reçues. Plusieurs banlieusards rêvent d’une ville entièrement réservée aux automobilistes. Un échangeur géant qui mènerait aux cinémas, aux restaurants, aux théâtres… (Euh, non pas aux théâtres, finalement, les banlieusards n’y vont que l’été voir des comédies un peu vulgaires mettant en vedette les comédiens de la télé). Pour plusieurs, c’est inconcevable que des êtres humains veuillent vivre à Montréal. Tout le monde devrait avoir son bungalow ou sa maison de ville, sur une bretelle d’autoroute, à Brossard ou à Repentigny.
Mais la réalité est tout autre. Les rues de Montréal étaient déjà bondées, et en plus mauvais état que les pires chemins de brousses du Nicaragua. On parle poliment de nid-de-poule, mais personne n’a jamais vu de poules de cette taille. On devrait parler de nid-d’autruche, d’émeu ou de ptérodactyle géant. Déjà excédés par les bouchons de circulation, les automobilistes ont vu avec effarement débarquer sur la chaussée de nouveaux cyclistes avec des vélos aux lignes design, mais plus lourds et plus lents. Avec horreur, ils ont dû murmurer : « Gang de communistes ! »
Il y a bien sûr des manques de civisme de part et d’autre, je ne peux que le constater. Mais le problème semble généralisé. Tous les Montréalais, qu’ils soient sur une, deux ou quatre roues, font partie du problème. Les banlieusards pressés de quitter l’horreur de la ville ne donnent pas leur place. (Avez-vous essayé de traverser vivant une rue aux abords du pont Jacques Cartier à l’heure de pointe ?) Dans sa coque d’acier, le sac gonflable sous le nez, l’automobiliste sent qu’il n’a rien à craindre.
La colère
Le nombre d’utilisateurs a dépassé récemment les 400 000. Le succès dépasse toutes les prévisions de l’organisation qui, visiblement, est victime de son succès. Les équipes d’entretien ne suffisent pas à la tâche. Les vélos ne sont pas déplacés assez rapidement et la flotte est dans un piètre état. Il faut lire la colère et la hargne des utilisateurs sur la page Facebook de Bixi. Et des casseurs semblent profiter de cette grogne. Une vague de vandalisme qui visait au départ les nouvelles publicités s’en prend maintenant aux vélos et aux stations. Des dizaines de pneus crevés, des roues, des guidons, des selles arrachées. J’ai même entendu l’histoire d’un bixi qui n’avait plus de pédales. Deux fois, j’ai eu la bonne surprise de constater que le bixi sur lequel je roulais n’avait plus de freins fonctionnels.
Il m’arrive souvent moi-même d’enrager. Depuis un certain temps, quand je sortais du travail le soir, le système m’indiquait qu’il y avait deux vélos libres à la station la plus proche. Je m’y rendais pour y trouver à tout coup deux vélos démantibulés, qui traînaient là depuis des semaines. Je travaille à la périphérie du secteur de Bixi et les stations sont rares et éloignées les unes des autres. Ce soir, j’ai marché jusqu’à la station, armé de mon appareil photo. Je m’étais dit que j’allais plaquer la photo du vélo démembré sur la page Facebook avec la mention « depuis 2 semaines ». Le choc des images vaut mille maux. Surprise ! Les techniciens Bixi avaient ramassé le vélo brisé et quatre montures en parfait état de marche n’attendaient que moi pour me raccompagner. Preuve que les employés de Bixi, font parfois bien leur travail, malgré l’opprobre général. Je me demande si Bixi survivra à cette vague de colère. Pour le moment, l’organisation semble dépassée. Je donne la chance au coureur en me disant qu’il faut leur laisser du temps pour s’ajuster; le bénéfice du doute, jusqu’à la prochaine chicane.
Veuillez noter que ce texte (personnel et de mauvaise foi) n’a aucunement été commandité par Bixi. (Mais je suis ouvert à toutes propositions !)
