J’ai rêvé du fleuve. J’aimerais bien un jour marcher sur le pont d’un navire qui descendrait le Saint-Laurent. J’ai rêvé des Îles de la Madeleine, toutes de ciel, de sable et de vent. Quand j’étais enfant, j’ai eu la chance de descendre le fleuve Casamance au Sénégal. En remontant vers Dakar par l’Atlantique, j’ai été pris de mal de mer et j’ai dû passer une partie de la nuit sur le pont en compagnie des poules, des chèvres et de quelques musiciens français qui chantaient du Cabrel, à laisser mon regard se perdre entre le ciel étoilé et les éclats de lune qui dansaient sur les vagues.
En travaillant avec El Poblano, j’ai réalisé quelque chose. Ce garçon a d’immenses qualités : brillant, sensible, courageux, drôle, intègre. Un jour, pendant un meeting, le soleil d’après-midi irisait sa nuque dorée. J’ai compris que sa beauté était inaltérable, puisqu’elle rayonnait de l’intérieur. J’ai rencontré dans ma vie peu d’hommes qui lui arrivaient à la cheville. Pourtant, je me souviens comment j’ai agi avec lui quand on s’est rencontré au Parking Nightclub. J’ai joué le jeu de la séduction, paniqué dès qu’il mordait à l’hameçon. Ensuite, j’ai gardé mes distances, encore plus lorsqu’il est venu s’établir ici. J’ai inventé toutes les excuses possibles. J’ai puisé dans les préjugés les plus éculés. J’ai grossi le moindre défaut que je pouvais lui trouver. Je n’ai pas donné la moindre chance à cette relation. De quoi avais-je peur ?
Nos routes se sont croisées. Il s’est bâti une vie ici, armé de patience et de rigueur. Il a trouvé un amoureux qui a su l’apprécier. J’ai manqué le bateau, un de plus, parmi tant d’autres. Combien de fois ai-je saboté des relations avant même qu’elles ne s’épanouissent par une espèce de réaction de peur hystérique ? J’ai souvent blâmé le VIH, le coupable tout désigné, l’annonce et la peur de la réaction. Le virus a pris tant de place dans ma façon de vivre et de réfléchir. Mais si je remonte loin dans mes souvenirs, avant l’arrivée du VIH, je réalise que je me comportais déjà de la même façon. Ce sentiment d’incompétence relationnelle, de honte était déjà ancré en moi. Avant le diagnostic que j’ai reçu à 26 ans, je me promenais d’un début d’histoire à un autre, de peines d’amour en peines d’amour.
J’attends et je regarde les bateaux s’éloigner vers l’horizon au rythme dansant des nuages. Au moins maintenant, j’en suis conscient. Et je soupire. Il n’en tient qu’à moi, je le sais. Y arriverai-je un jour ?
