Alchimie
Je courais sur un tapis d’or et de soie mouillée. Le rouge et l’orange étaient passés. Ne restait que le jaune, au sommet des érables, un jaune luminescent qui s’obstinait contre le ciel terne. Je courais et je me sentais porté par la montagne, bercé dans ses vieux bras de pierre, dans ses vieux bras cassés. Pourtant en m’arrachant du lit, j’ai failli renoncer. Semaine difficile, mauvaise nuit, le ventre en tempête. Le Mont-Royal a beau n’être qu’une simple butte. Il y a des matins où je le vois imprenable, comme l’Everest.
Puis en descendant par les rues étroites du Mile-End vers la Main, je partageais le trottoir avec John, sans parler. Je sentais en moi cette flamme qui se rallume parfois, quand on court au-delà, de l’autre côté des douleurs et des peurs quotidiennes. Nous allions rejoindre le groupe au Bagel’s. Le restaurant était bondé, comme toujours. Mélange de bohèmes, de hipsters et d’Anglo de souche. Je me suis retrouvé à une table avec le Cow-boy et d’autres Anglos, entre les vieux murs de brique et l’odeur du café. Ils savent que je veux apprendre l’anglais alors ils ne me font plus de cadeaux.
Je balbutie et j’enrage. Je perds des pans entiers de la conversation. Je parle sans aplomb, comme un enfant qui se doute bien que le mot n’est pas le bon et qui en invente quelques-uns au passage. Je n’ai d’autres choix que de plonger. L’énorme valise trône déjà sur le tapis du salon. Passeport, formulaires, guide de voyages s’accumulent sur le bureau. Le rêve de la Grosse Pomme devenu réalité m’intimide. Mais ce qui me trouble le plus, c’est que les nuées de peurs que je connais, celles qui me harcèlent depuis des années, ne semblent plus avoir de prise sur ma destinée. Elles me piquent, sans arrêt, comme des moustiques sur un taureau. Mais je sens bien qu’elles ne m’arrêteront plus. Je suis parti, déjà, de l’intérieur. Dans sa robe de soie dorée, même la montagne est derrière moi. Ces peurs ne font plus le poids devant le vide de l’inconnu.






